triarticulation

Institut pour une triarticulation sociale
(contenu spécifique au site français)
Conditions d'utilisation.

Accueil

 

Deutsch English Dutch Skandinavisk Français Italiano Español Português (Brasileiro) Russisch
Recherche
 contact   BLOG  impressum 
Collection:
GA333 - Œuvres complètes de Rudolf Steiner
La liberté de pensée et les forces sociales,
les demandes sociales du présent et leur réalisation pratique.




Sciences de l’esprit, la liberté de pensée et forces sociales
Stuttgart, le 19 décembre 1919

 


 

Les références Rudolf Steiner Œuvres complètes ga 333 093-120    1971 19/12/1919



Original





Traducteur: Daniel Kmiecik Editeur: SITE

Français seulement

Science spirituelle, liberté de penser et forces sociales

Stuttgart, 19 décembre 1919


Un cauchemar peut envahir l’âme de celui qui considère la vie culturelle actuelle de l’humanité, quelque chose comme une oppression, un tourment du cœur, quand on remarque combien il y encore relativement peu d’hommes qui veulent voir les choses d’un regard non-prévenu, prendre en compte la fait que, pour ce qui concerne les secteurs les plus importants de notre vie culturelle, nous nous trouvons sur une voie qui nous conduit rapidement à l’abîme. Cette voie rapide, qui nous mène à l’abîme, est effectivement devenue suffisamment perceptible au travers des événements de ces dernières années, par tout ce qui a fait irruption sur les hommes. Mais aujourd’hui, on rencontre fréquemment des gens qui se livrent encore à cette réflexion : sans faire ce qui doit être fait, on en resterait, pour le moins, à ce degré-ci de chaos, jusqu’à ce que nous ayons assez progressé et alors, on pourrait continuer de travailler à partir de ce qui est précisément déjà existant ; il s’ensuivrait déjà autre chose. Sans cesse, j’ai dû parler à l’encontre de ces sentiments de l’époque, au cours de l’année, en indiquant combien il était nécessaire, par un retournement de nos manières d’apprendre et de penser, de découvrir une disposition à penser à partir des fondements les plus profonds de notre vie spirituelle et culturelle, en vue d’une refonte complète de nos conditions publiques, de notre vie publique. Et même s’il y a encore un petit nombre d’hommes qui sont devenus attentifs à cela, comme tous les signes l’expriment, sans une telle intervention énergique, la voie descendante devra être continuée de plus en plus, si bien que l’on ne rencontre aussi chez ces quelques hommes qu’une mince compréhension pour ce qui est nécessaire à partir d’un effort de métamorphose de l’esprit humain, pour conduire à un assainissement, à une guérison de maintes maladies, qui se sont déclarées sur cette dégringolade sociale.

Ils sont trois les phénomènes, à partir desquels quelque chose d’important pour la compréhension de notre époque peut nous apporter l’illumination de ce qu’il est nécessaire de faire en elle. Le premier, je voudrais le qualifier comme un manque principal de notre époque. Depuis des décennies, que l’on donne des conférences sur la science spirituelle, on s’efforce d’attirer l’attention sur ce manque principal et sur ce qui résulte de ce manque principal, à savoir une connaissance insuffisante, et une insuffisante percée à jour de la vie de l’esprit elle-même, pour le développement de l’humanité actuelle et dans son proche futur. Le second phénomène, qui parle fort et net à partir des faits concrets du présent, je voudrais le nommer exigence principale. Et cette exigence principale résonne depuis plus d’un siècle dans de nombreux cœurs, depuis ce temps où Schiller dans son « Don Carlos » (1) proclamait ces paroles : « Donnez la liberté des idées ! » Celui qui regarde plus profondément dans le social et dans la vie spirituelle de notre temps, pourra retrouver derrière beaucoup de ce qui est consciemment formulé par les gens, sous la forme de telle ou telle exigence sociale, à la vérité une exigence qui se dissimule en vue d’une activité libre du penser humain, de la nature humaine la plus intérieure. C’est en s’en plaignant que de nombreux hommes se trouvent sous la contrainte d’une vie du penser qui leur vient, soit d’institutions existantes depuis longtemps, soit provenant des nouvelles circonstances économiques. Il se trouvent entravés dans leur libre déploiement spirituel, soit par les confessions existant officiellement soit par la contrainte de la vie économique. Ce qui vit en vérité dans les âmes, reste pour une bonne part inconscient ; mais ce qui monte à la conscience en arrive à prendre une expression telle qu’on ne peut en rien s’en satisfaire ; car quelque chose s’impose, même si les hommes ne veulent pas le confesser ouvertement et librement : je dois mener une existence humaine plus digne. Et ainsi naissent les programmes les plus variés, qui contiennent de très belles choses, mais qui ne sont pas suffisants pour atteindre le fondement de l’âme, pour voir ce qui y vit à proprement parler. Si l’on recherche ce qui y vit : c’est la nostalgie de la plus libre participation de l’essence humaine la plus profonde avec ce que l’on pourrait récapituler dans l’expression d’exigence de l’époque à la liberté des idées. Et l’on a seulement besoin de prononcer les mots de « forces sociales » — pour ressentir la manière dont il nous est signalé ainsi que les circonstances spirituelles modernes, les circonstances juridiques et politiques modernes, les circonstances économiques modernes, nous ont apporté une époque dans laquelle les forces productrices de la vie agissent de manière compliquée, et que nous ne sommes pas en situation, à partir de ce que nous maîtrisons spirituellement, à partir de ce que nous élaborons de manière programmatique, d’organiser ces forces sociales dans lesquelles les hommes sont unis les uns aux autres, d’une manière telle qu’au sein de cette organisation l’individu singulier, qui est parvenu à la conscience d’une humanité, puisse répondre d’une façon satisfaisante à la question : est-ce que je mène une existence digne de l’être humain ?

Je dois présumer que la plus grande partie de l’auditoire rassemblé ici aujourd’hui, a pu emprunter des connaissances, au cours des années, et se faire une idée de ce qu’est l’esprit de la science spirituelle dont il s’agit ici, à partir de conférences et d’écrits que j’ai publiés, lesquels développent plus en détail le contenu de ces conférences-ci. Cette science spirituelle croit devoir prendre position dans la vie culturelle actuelle à partir d’une nécessité de l’époque. Étant donné que je peux renvoyer à de nombreuses conférences déjà données ici, je n’aurai besoin aujourd’hui que d’indiquer à ce sujet quelques lignes directrices. Avant tout, je voudrais encore une fois indiquer, en guise d’introduction, ce qu’on a exprimé sous les formes les plus diverses.

Quand il est question de science spirituelle, le monde extérieur la rapproche et la classe avec toutes les formes possibles d’une mystique défigurée, d’une théosophie embrouillée et ainsi de suite. En dépit du fait que cette science spirituelle fait ce qu’elle peut pour s’expliquer sur son propre esprit, on s’exprime encore aujourd’hui à son sujet dans les milieux les plus vastes, en disant précisément le contraire de ce qu’elle représente, et de ce qu’elle veut être à proprement parler. En première ligne, les porteurs de cette science spirituelle ressentent que depuis ces trois ou quatre derniers siècles une manière de penser s’est faite jour au sein de l’humanité, qui domine toute la vie et qui a rencontré son expression la plus significative dans la manière de se représenter les choses pratiquée dans les récentes sciences naturelles. Je vous prie sur ce point de ne pas vous méprendre sur mon compte. Je ne veux pas du tout éveillé l’idée que seuls sont imprégnés de cette orientation d’esprit que les hommes qui sont passés par une formation quelconque en sciences naturelles. La chose importante n’est pas cela, mais c’est que les hommes des milieux les plus variés, et même ceux parmi eux qui n’ont reçu qu’une formation tout à fait primitive et ont voulu avoir une explication sur l’essence humaine, sur la nature de la vie sociale, sur la nature de l’univers, pensent de telle manière, et se représentent les choses principalement comme cela a été exprimé dans les sciences naturelles. Et il n’est pas étonnant qu’il en soit ainsi, car toute la vie qui nous entoure, dans laquelle nous sommes étroitement unis, est au fond le résultat de cette manière de penser dans ces sciences naturelles.

Ceux qui m’ont souvent écouté, savent que je ne sous-estime pas cette manière de penser de la part des sciences naturelles, et que je reconnais parfaitement leurs grands triomphes. Mais cette façon de penser a précisément orienté ces triomphes et elle a pu s’emparer d’une manière si grandiose d’une partie de notre vie pratique, parce que, au cours de ces trois au quatre derniers siècles, elle est devenue unilatérale d’une manière grandiose. Tout ce que les hommes pensent dans cette direction, se fonde sur une nature morte, sans vie, sur le physique, le chimique, ce qui passe ensuite par la technique, dans tout ce qui repose à la base de nos orientations de vie, ce qui passe par exemple dans nos méthodes de soins, et donc dans ces connaissances qui sont censées être dans une certaine acception secourables. Mais celui qui, en étant dépourvu de préjugés, reconnaît combien puissants ont été les progrès de la manière de se représenter les choses en biologie, en physique, en chimie, et qui entend néanmoins estimer correctement la portée de tout ce qui a été produit méthodiquement sur ce point, celui-là pourra justement avoir pleinement en vue les limites de cette manière scientifique de se représenter les choses. Je l’ai indiqué ici d’innombrables fois, et je voudrais résumer la chose en quelques mots : Celui qui pénètre plus profondément dans ce que nous appelons aujourd’hui les sciences naturelles authentiques, trouvera que ces sciences naturelles donnent d’excellentes conclusions sur la nature sans vie mais pour ce qui concerne ce qui est vivant, je voudrais dire qu’elles en donnent sur ce qui y existe en tant que nature sans vie. Mais il y a une chose devant laquelle nous devons en rester là, lorsque nous jetons un regard qui englobe la manière de se représenter les choses dans les sciences naturelles : nous devons en rester là sur l’essence véritable de l’être humain. Il n’existe aucune possibilité, si l’on ne veut pas se laisser aller aux illusions, de croire que ces vues — qui nous ont emmenés si profondément dans ce qui est sans vie, qui nous ont « brillamment emmenés si loin » dans nos productions techniques, — de croire que ces vues puissent nous donner un éclaircissement sur la nature de l’être humain. Cet éclaircissement sur l’essence de l’être humain — chacun peut savoir cela s’il n’en reste pas à la fable convenue (en français dans le texte, ndt) qui n’est certes pas l’histoire, mais qu’on appelle histoire —, cette connaissance de l’être humain était, à cette l’époque qui remonte à trois ou quatre siècles en arrière, quelque chose d’instinctif pour l’homme. Une certaine connaissance de la nature humaine vivait en effet à partir d’un instinct élémentaire originel de l’humanité. Tout aussi exactement que l’entité humaine individuelle traverse une évolution, ainsi en va-t-il aussi de même pour l’humanité entière. Et l’humanité en est arrivée au point temporel où — on peut bien affirmer tout ce qu’on veut d’autre par mystifications — elle ne peut plus rien juger au sujet de la nature humaine par simple instinct, elle est arrivée au point où il est nécessaire que l’être humain pénètre consciemment dans sa nature spirituelle même, comme il a dû pénétrer consciemment, depuis Copernic, depuis Galilée, dans les phénomènes de la vie naturelle extérieure. Quand on en arrive à ce point décisif où, avec les sciences naturelles, on cesse nécessairement d’avoir une idée face à la nature humaine, alors il ne reste rien d’autre que d’en revenir à ce que j’ai souvent désigné comme une modestie intellectuelle nécessaire à l’être humain, qui peut seule fournir le fondement d’un effort en vue d’une réelle évolution humaine.

Celui qui ne peut pas développer une telle modestie à partir d’un esprit authentique de la connaissance ne sera pas capable d’en arriver à une réelle connaissance de l’entité humaine. On doit pouvoir se dire : Je considère ce que va faire un enfant de cinq ans, si je lui remets un volume des œuvres lyriques de Goethe. Il regardera l’ouvrage, peut-être le déchirera-t-il. Il a tout devant lui de ce qu’un adulte, qui a accompli une évolution, a aussi devant lui, de sorte qu’il peut réellement trouver ce qu’un tel recueil de poèmes est censé lui dire. Mais de la même façon que l’on doit admettre que l’enfant doit d’abord se développer pour se trouver dans un juste rapport avec ce qui se présente ainsi à lui, on doit aussi dire aujourd’hui : tout comme il est placé au sein de l’existence par la nature, il se situe néanmoins lui-même face à la vie humaine de la même façon qu’un enfant de cinq ans se situe face à un recueil de poèmes de Goethe, s’il n’a pas la volonté de mener son développement au-delà de ce que l’on considère aujourd’hui comme les seules méthodes possibles. On doit prendre soi-même son développement en main. Alors il se révèlera ensuite que dans cette entité humaine se trouvent des énergies inconnues, cachées, qui peuvent être éveillées et qui donnent une connaissance scientifique — tout aussi stricte que celle qu’ont effectivement la capacité de donner les seules sciences naturelles, mais qui se réduisent à la connaissance du monde extérieur, du monde sensible — ces forces peuvent la mener dans le suprasensible et lui permettre ensuite seulement de percer à jour l’essence de l’être humain, son essence. On doit pouvoir avouer : avec les forces habituelles, qui suffisent pour la connaissance de la nature, nous ne pouvons en rien nous approcher de l’entité humaine. Nous ne le pouvons que si nous allons chercher dans les profondeurs de l’âme des forces de cognition adéquates, lesquelles, sinon sommeillent en nous de la même façon que sommeillent les forces de la compréhension intellectuelle, mais elles y reposent à l’état latent, chez l’enfant de cinq ans —.

Et ainsi la science spirituelle dont on parle ici défend l’idée qu’il est possible, à partir de ce point qui est suffisant pour connaître la nature extérieure sans vie, de continuer à faire évoluer les hommes vers des points de vue de connaissance, à partir desquels il est seulement possible de pénétrer dans l’entité humaine. Cette science spirituelle ne veut pas être une investigation minutieuse et oiseuse dans la mystique intérieure; cette science spirituelle ne veut pas non plus procéder à n’importe quelle machinations extérieures pour se rapprocher de l’esprit, mais elle veut être quelque chose qui édifie aussi strictement sur ce par quoi l’homme est apte à évoluer, comme, par exemple le mathématicien construit quant à lui sur le développement de ces facultés que l’on doit d’abord aller chercher dans l’intériorité de l’homme. Cette science spirituelle veut être tout aussi strictement logique que n’importe quelle autre branche de la science, mais elle veut appliquer cette logique seulement sur ce qui résulte d’une contemplation spirituelle, quand sont éveillées conformément à leur nature les forces qui sommeillent dans l’intériorité humaine. J’ai attiré l’attention dans mon livre « Comment acquiert-on des connaissances des mondes supérieurs ? » sur le fait que ce sont des méthodes intérieures, de nature spirituelle et psychique, par lesquelles on provoque cette évolution des forces intérieures, psycho-spirituelles, de l’être humain, et sur la manière dont se lèvent ainsi en lui, pour employer des paroles de Goethe (2), un œil spirituel, une oreille de l’âme, une oreille spirituelle, de sorte qu’il peut voir et entendre le spirituel, la vie de l’âme, pour lesquels aujourd’hui au fond nous n’avons que des mots. J’y ai aussi attiré l’attention sur le fait qu’il importe de cultiver sans cesse un certain renforcement de la vie du penser. J’y ai indiqué comment une certaine éducation de soi, comment une prise en main, est nécessaire pour s’engager dans cette évolution, dans laquelle autrement, nous ne faisons que nous abandonner à la vie, afin que s’ouvrent l’œil spirituel, l’oreille spirituelle.

La plupart des contemporains se comportent encore en refusant absolument ce qui vient de ce côté. Et pourtant, il suffit seulement d’attirer l’attention sur la manière dont règnent des pulsions antisociales à notre époque, dans laquelle les exigences sociales ne font que prendre leur essor. D’où viennent-elles ? Elles proviennent du fait que les hommes à la vérité se croisent sans se comprendre mutuellement. Et pourquoi ne se comprennent-ils pas ? Parce que ce qu’ils appellent connaissance, leur savoir donc, n’intervient pas dans la totalité de l’humain, parce que cela reste dans la tête, parce que cela se cantonne au simple intellect. C’est une particularité de la science spirituelle dont il s’agit ici, que les connaissances qu’elle fournit au moyen de ces forces développées, s’emparent de la totalité de l’humain, qu’elles ne parlent plus seulement à l’intellect, pas seulement à la tête, mais qu’elles abreuvent le sentiment et la volonté, qu’elles déversent dans le ressentir une compréhension de l’humain, une compréhension de tout ce qui y vit et tisse, à côté et en dehors de nous, qu’elles impulsent la volonté d’une éthique, d’un enseignement de moral, d’une disposition d’esprit au social, qui a en même temps des répercussions immédiates sur la vie pratique.

Cette science spirituelle ne connaît pas cette malheureuse séparation, dont on débat aujourd’hui à chaque coin de rue, cette division entre travail manuel et travail intellectuel. Qu’est-ce finalement que notre travail manuel ? Il n’est rien d’autre que l’utilisation de nos outils corporels au service de notre volonté. Quand nous sommes au clair là-dessus — et j’en ai souvent parlé aussi — à savoir que cette volonté, en tant qu’élément spirituel, impulse tout en nous, tout ce dont nous nous acquittons en tant qu’hommes complets, et cela rayonne en retour sur la compréhension de notre tête, — lorsque nous avons réellement en vue l’homme en entier, alors seulement nous comprenons l’impulsion la plus profonde de cette science spirituelle.

Pardonnez-moi, si à cette occasion, je mentionne ici quelque chose de personnel. Mais l’élément personnel servira directement dans ce cas à pouvoir expliquer quelque chose de concret. À la science spirituelle, dont on parle ici, doit servir le Goetheanum érigé sur la colline de Dornach, situé au Nord-Ouest de la Suisse, dans une région du Jura, un édifice qui a été pensé comme une grande école de science de l’esprit. Lorsqu’on se mit à fonder cette Université de science spirituelle et à lui consacrer un bâtiment extérieur, il ne put s’agir de procéder en ayant recours à n’importe quelle manière de voir architectonique ou artistique ancienne et dans laquelle on aurait dû entrer en s’y conformant pour cultiver cette science de l’esprit. Non pas, il devait s’agir de bien autre chose. Dès le départ, cette science de l’esprit a été pensée si féconde qu’elle pouvait intervenir dans toute la culture extérieure, qu’elle pouvait donc féconder réellement de nouveau ce qui était devenu vieux, ancien, dans notre art, dans notre architecture, dans notre vie, dans notre travail. Aussi ne pouvait-on pas simplement confié à quelqu’un la mission suivante : construis-moi cela en style grec, en style roman, ou en style gothique, ou selon tout autre style d’architecture. Mais c’est à partir de cette science spirituelle elle-même qu’émanèrent, comme pour toutes les autres idées de vie des autres impulsions vivantes, les idées architectoniques requises (3) qui en suggérèrent chaque ligne, chaque forme particulière de l’édifice. Et c’est de cette façon que fut entreprise la construction, à savoir qu’en chaque lieu, en chaque détail, même dans la moindre de ses formes, ce fut la cristallisation extérieure de ce qui repose dans la manière de se représenter les choses, la disposition d’âme même de cette science spirituelle.

Et peut-être m’est-il permis de dire personnellement ce qui suit : c’était à l’automne de 1913 et à l’hiver de 1914, alors que je travaillai moi-même à l’élaboration du modèle réduit de l’ensemble de l’édifice. Alors que j’avais achevé ce modèle, à partir duquel les tracés et plans d’architecte devaient être réalisés, je me posai alors la question : ce que j’avais réalisé là avec mes mains, était-ce du travail manuel ou du travail intellectuel ? C’était en fait quelque chose dans quoi les deux confluaient ensemble et qui agissait comme une unité. Je savais cela, parce que je venais tout juste de le faire. Et alors encore une fois : il n’existe presque rien de cet édifice où je n’ai pas mis la main ici ou là, comme tout ouvrier individuel. Et à celui qui pourrait s’intéresser justement, à celui-là je voudrais dire : nous travaillons en ce moment à la sculpture en bois, de neuf mètre et demi de haut, qui sera placée au cœur de cet édifice, laquelle doit représenter l’énigme de l’être humain de notre époque, mais dans une forme artistique (a). Il s’agit là de réaliser une sculpture en bois. Nonobstant le fait que le travail est artistique, il consiste quand même, pour autant que l’expression puisse me servir ici, à couper du bois et je pourrais déjà montrer les callosités sur mes doigts, qui fournissent la preuve qu’ici, derrière le travail de l’esprit, un travail manuel a été mené du matin au soir.

Récemment, nous avons eu à décider d’une certaine question financière : nous avions à fabriquer les sièges. Nous avons fait faire un devis. Le prix était monstrueux. Nous réalisâmes donc nous-mêmes, dans notre atelier artistique, un prototype de siège et nous y travaillâmes avec un artisan qui, de fait, est extraordinairement adroit. Lorsque le modèle fut achevé — la chaise revenait au 2/5ème du prix qu’elle aurait coûté dans l’autre proposition —, là aussi de nouveau, on ne fut pas en mesure de préciser où cessait le travail de l’esprit et où commençait celui des mains.

On peut même dire : selon la manière dont on travaille ensemble dans cette vie sociale avec des collaborateurs, qui se composent, d’une part, des amis de notre mouvement et, d’autre part, d’ouvriers, il n’y a à la vérité qu’un obstacle, sans lequel il se révèlerait que partout le travail spirituel conflue avec le travail manuel. Nous avons par exemple une dame, qui est diplômée en assistance médicale et qui du matin au soir aiguise nos gouges pour le travail du bois. Et nous pouvons demander : qu’est-ce qui empêche, que ce que nous produisons, que l’on taxe de travail spirituel, simplement sans le dissocier du reste, déborde dans ce que les ouvriers font, dans la plus parfaite satisfaction des deux parties, dans la plus parfaite satisfaction d’une collaboration sociale ? Oui, j’ai une parfaite compréhension de la répercussion de cela en tant que phénomènes sociaux. Néanmoins, je dois dire : si je dois parler de l’unique obstacle qui rende impossible que confluent en même temps la pratique et le travail spirituel, dans le coup de main du travailleur manuel, alors je dois parler de l’entité d’organisation de ces travailleurs, qui voit avec méfiance tout ce qui vient des travailleurs spirituels, et qui pourtant à la vérité font la même chose.

D’où vient donc qu’aujourd’hui, au fond, il existe un abîme si profond entre ce qui se trouve dans notre art, dans nos sciences, bref dans notre vie spirituelle et aussi dans la direction spirituelle de notre vie sociale, et ce qui existe dans le travail extérieur et qui donne bien du fil à retordre aujourd’hui principalement au mouvement prolétaire ? Cet abîme s’est ouvert du fait que ce qui concerne la totalité de l’homme s’est enfui de notre manière de penser. Il n’y a que dans la science spirituelle qu’on retrouvera la guérison, et non pas dans une mystique ou une théosophie unilatéralement défigurée, que des gens désœuvrés souhaitent exercer dans leur petite chambre sans qu’il existe de force d’incitation. L’élément salutaire de cette science spirituelle repose en cela dans le fait qu’elle élève ses prétentions à l’homme entier. Et j’ai dit cela à présent pour cette raison, pour y rattacher cette remarque : je sais que la connaissance que je défends aujourd’hui devant le monde, en pleine responsabilité, ne me serait pas venue si je n’avais travaillé qu’avec ma tête, si je n’avais pas dû exercer toute ma vie durant, ce qu’on appelle habituellement du travail manuel ; car cela est effectivement aussi d’un certain effet en retour sur l’homme. Ce qu’est seulement le soi-disant travail de la tête, qui n’engage que l’intellect, cela n’atteint pas l’esprit. Et affirmer cela semble aujourd’hui un paradoxe extrême pour beaucoup d’hommes, c’est pourquoi je souhaitais le mentionner ici. Dans la vie pratique, on dit aujourd’hui à l’extérieur : travail manuel, pratique ; à l’intérieur, à partir de l’intellect : travail spirituel ! Pas du tout, il n’en va pas du tout ainsi, comme ces paroles voudraient nous le faire accroire. Nous avons bien une séparation entre la pratique extérieure de la vie et la soi-disant vie de l’esprit, parce que de ces deux activités-là l’esprit s’est retiré, parce qu’aujourd’hui nous nous trouvons plongés dans le véritable enfer mécanique de la technique, parce que l’ouvrier se tient à sa machine et qu’il effectue de simples manipulations mécaniques selon des instructions de l’intellect, et que, d’un autre côté, ceux qui ont été élevés pour mener une vie intellectuelle, se trouvent trop peu insérés dans les travaux réels et pratiques. Notre pratique est tout aussi dépourvue d’esprit, qu’est privée d’esprit notre vie spirituelle intellectualisée. Ce n’est qu’ensuite, à partir d’un plein exercice de l’être humain dans le monde, que ré-affluera de nouveau en direction de notre tête, dans notre penser, ce qui peut seulement naître de cette entité humaine entière dans les faits, dans la participation harmonieuse de tout ce qu’est l’être humain, ce n’est qu’alors, si nous ne pensons pas simplement avec la tête, mais si nous pensons de manière telle que ce que nous avons formé et pressenti avec la main, se met à rayonner en retour dans la tête, ce n’est qu’alors, que les idées seront pleinement saturées de réalité, parce que l’esprit sera dedans. Ce qui est simplement cogité est tout aussi privé d’esprit que ce qui est travaillé à la machine sans esprit.

Ce n’est pas une mystique étrangère à la vie, que doit activer la science spirituelle dont on parle ici. Elle doit jaillir d’une pleine insertion dans le vivant et être de ce fait justement beaucoup plus saturée de réalité que ce qu’on entend habituellement aujourd’hui par vie spirituelle. Ou bien, est-ce que par exemple, ce qu’on appelle aujourd’hui vie de l’esprit est saturé de réalité ? Ne voyez-vous pas combien la science est impuissante, pour en venir à saisir réellement l’esprit ? Les hommes qui se tiennent aujourd’hui banalement dans notre époque culturelle croient alors qu’ils poursuivent des recherches en sciences naturelles dépourvues de préjugés. Mais ces investigations de sciences naturelles dépourvues de préjugés — par quoi ont-elles donc pris naissance ? Du fait que de longs siècles durant, tout ce que les hommes aspiraient à savoir sur l’âme et l’esprit, sur ce qui dépasse l’intervalle entre la naissance et la mort, qu’en rapport avec tout cela ils étaient alors renvoyés — renvoyés par les circonstances de la vie sociale — à ce qui monopolisait ces connaissances. Au moment où s’éleva l’esprit des sciences naturelles modernes — quel était l’aspect des choses en vérité dans la vie sociale ? Tout ce que l’homme avait le droit de savoir sur l’âme et l’esprit était monopolisé dans les dogmes des sociétés confessionnelles. On n’avait pas le droit de penser sur l’âme et l’esprit, on n’avait le droit de penser que sur le monde extérieur. Et à cela se sont familiarisés les hommes qui ont fait avancer les sciences naturelles. Ils se sont habitués à ne penser et à ne faire des recherches que sur le monde extérieur, parce que, pendant des siècles, il fut simplement interdit de procéder à des investigations de l’esprit et de l’âme. Ils ont traduit cela en certaines représentations, ils ont simplement fait avancer une science des sens. C’est ensuite, au travers d’une illusion de nature grandiose, qu’ils sont parvenus à la croyance qu’une science exacte peut seule être à même de décider sur le monde sensible extérieur, et que l’investigation de l’âme et de l’esprit se trouve donc au-delà des limites de la connaissance. Et cela s’enracine aussi dans la vie de l’âme des hommes modernes et imprègne toute vie. Avec une telle manière de voir, on peut acquérir des idées fécondes sur la nature. Mais dès qu’on pénètre un peu plus haut dans la vie sociale, cette manière de penser ne suffit plus. Il est nécessaire alors de fonder une science réelle du peuple, une science sociale réelle, qui peut aussi intervenir dans la vie, afin que nous pénétrions cette vie avec une manière de voir qui englobe la totalité de la nature humaine. Et cela nous manque parce que les influences, que j’ai caractérisées, y ont fait obstacle.

Aussi en est-on arrivé à se dire : esprit et âme sont des choses, qui ont été fixées par dogmes depuis des siècles. Là-dessus, on ne peut plus se livrer à aucune recherche. C’est quelque chose qui ne se meut que par la volonté humaine, tels fumée et brouillard, au-dessus de la vie réelle, et c’est alors que l’on ne forme plus, comme réel, que les forces économiques elles-mêmes. L’incrédulité surgit : l’élément spirituel règne dans ce que sont les forces économiques extérieures. Et à partir de cette incrédulité, prit naissance ce qui occupe une place néfaste dans les têtes et les cœurs humains. La croyance est née que la vie de l’esprit pût se développer elle-même à partir des forces économiques, si celles-ci étaient organisées dans un certain sens seulement. Il n’existe aucun discernement sur le fait que tout ce qui est né d’économique est, à l’origine, le résultat de la vie spirituelle, mais que notre vie spirituelle est devenue étrangère au monde, qu’un abîme s’est creusé entre elle et la vie extérieure et que nous avons besoin d’une science spirituelle réelle, qui pénètre dans la nature humaine, qui pénètre la nature humaine de la même façon que les sciences extérieures pénètrent les machines, mais une science doit être édifiée quant à elle, sur les forces mêmes inhérentes à la nature humaine. En bref, la connaissance est extraordinairement rendue plus difficile que la science de l’esprit doit devenir le fondement pour la connaissance et la maîtrise de la vie sociale. C’est cela que croit reconnaître celui qui porte la science de l’esprit, à savoir, que l’intellect humain n’a plus assez de force d’impact, et pas là où, dans la vie sociale d’aujourd’hui, il impulse pour plonger dans la vie réelle, et cette dernière doit de plus en plus sombrer dans le chaos si les impulsions ne sont plus ranimées, ces impulsions suffisantes dans le sentir et le vouloir pour restaurer la relation d’homme à homme de sorte que les forces sociales puissent être réorganisées. Prenez ce que vous voulez en méthodes des sciences naturelles, de ces sciences naturelles exactes, qui ont atteint des sommets à notre époque, et avec cela vous ne pourrez pas fonder de sciences sociales. Vis-à-vis des sciences sociales, les représentations que l’on acquiert sans la science spirituelle, se comportent comme par exemple se comportent les couleurs que l’on veut peindre sur une surface huilée. Comme cette surface rejette les couleurs, ainsi la vie rejette ce qui règne parmi nous comme simple sciences intellectuelles.

Ainsi la vie extérieure pousse-t-elle des cris de protestation à l’encontre d’un tel approfondissement, comme il est donné justement par la science spirituelle. Il reviendra à la science spirituelle, de fournir les fondements de ce que les hommes revêtent inconsciemment dans leurs exigences sociales, et qu’ils ne peuvent pas clairement formuler, parce que l’énergie du penser est défaillante. C’est pourquoi il est indispensable de ne pas concevoir cette science de l’esprit comme quelque chose à quoi, l’on pourrait accessoirement consacrer une paire d’idées, mais comme quelque chose qui appartient aux conditions nécessaires pour un assainissement de notre vie. Je sais bien — car je ne crois pas être vraiment un homme dépourvu de sens pratique — que les gens disent : nous avons notre profession, nous ne pouvons pas toujours nous consacrer à cette science de l’esprit, qui est vraiment si détaillée quoi qu’il en soit. Mais l’autre pensée aussi devrait bien entrer un peu dans le cœur et l’âme des hommes : la pente que nous descendons actuellement ne montre-t-elle pas — quand bien même nous trouvions-nous encore cramponnés à notre profession — que nous ne faisons que collaborer à l’organisation d’une voie qui mène au chaos ? Et ne devrions-nous pas tenir pour nécessaire de consacrer chaque heure que nous pouvons avoir de reste, à de telles manières de voir, qui nous posent réellement et radicalement la question d’un assainissement ?

Et ce qu’on veut dire ici par science spirituelle, dépend intiment de cet appel dans notre époque, un appel qui est cependant plus ancien d’un siècle et que je voudrais caractériser comme un appel à la liberté des idées. Cet appel est principalement un appel à la liberté sociale. C’est une chose remarquable, quand on cherche actuellement à regarder dans ce qui surgit à la surface de ces vagues qu’on appelle des revendications sociales, que de se heurter sans cesse à la nécessité de comprendre ce qui a en vérité rapport à la liberté humaine, à cette impulsion qui sous une forme ou une autre s’extériorise comme une impulsion de liberté humaine. Qu’on touche là un point important, en a eu l’idée même un homme, que je considère comme l’être le plus funeste parmi les soi-disant hommes de premier plan de notre époque, qui ont eu une influence sur l’ordre des circonstances — là-dessus en convient donc même Woodrow Wilson (4). Comme je n’ai jamais parlé autrement de Woodrow Wilson dans les pays neutres à l’étranger, durant le temps de la guerre, alors qu’on l’avait en adoration de tous côtés, aujourd’hui encore je dois parler comme toujours de Woodrow Wilson. Dans ses écrits on tombe sur de nombreux endroits où il attire l’attention sur une voie salutaire dans les circonstances actuelles — il connaît préférentiellement les voies américaines — en disant qu’on ne pourra s’en sortir que si l’on prend réellement en compte l’aspiration des hommes à la liberté

Toutefois, qu’est-ce que la liberté de l’être humain pour Woodrow Wilson ?

C’est alors qu’on en arrive à un chapitre très, très, intéressant dans l’activité du penser humain actuel — car ce Woodrow Wilson est pourtant une sorte de penseur représentatif en effet — alors vous trouvez dans son écrit sur la liberté la vision qui suit : on peut se former le concept de liberté, quand on regarde sur une machine, comment une roue dentée y est établie. Lorsqu’elle y est placée de sorte que l’arrangement mécanique puisse se mouvoir de manière à ce qu’il n’y ait aucun obstacle, alors on dit que l’engrenage tourne librement. Quand on observe un navire, dit-il, celui-ci doit être construit de manière telle que la machinerie ait prise dans un mouvement ondulatoire de sorte qu’il ne soit pas entravé, et qu’ils avance pour ainsi dire avec les forces des vagues, qu’il s’adapte à elles, et qu’il fasse librement route dans les forces des vagues. Avec ce qu’est un tel rouage dans une machine, Woodrow Wilson compare ce que doit être réellement l’impulsion de la liberté humaine. Il dit : un homme est ensuite libre quand à peu près comme tourne librement un rouage dans une machinerie, il circule librement dans les circonstances extérieures, de sorte qu’en elles il progresse, et qu’il intervienne avec ses énergies dans ce qui se déroule extérieurement, de manière à ne pas être entravé.

Eh bien !, je pense que c’est là très intéressant que puisse jaillir cette vision très singulière de la liberté humaine à partir de cette manière de voir et de la disposition d’esprit régnant dans les sciences naturelles actuelles. Car, n’est-ce pas exactement le contraire de la liberté de s’adapter ainsi aux circonstances, au point de ne pouvoir tourner que dans leur sens ? La liberté n’exige-t-elle pas que l’on puisse, en cas de besoin, s’obstiner à faire pression à l’encontre des circonstances extérieures ? Ne devrait-on pas comparer ce qui vit en tant que liberté avec ce qu’en cas de besoin, on pourrait se comporter de sorte que le navire se tourne contre les vagues et s’arrête ?

D’où vient cette remarquable manière de voir, à partir de laquelle un homme d’État, sain au grand jamais, puisse faire jaillir dans un tel discernement, mais tout au plus les 14 points abstraits de la déclaration wilsonnienne, dont malheureusement ici dans ce pays et dans une certaine époque, on s’émerveilla ? Cela provient du fait que dans notre époque, on ne voit pas comment on doit en revenir à l’idée humaine elle-même, à cette idée qui est saisie comme une idée et qui lorsqu’on parle réellement de liberté, peut délivrer l’unique impulsion libre pour la vie humaine. C’était, voici à présent plus de trente ans, ce que j’ai cherché à présenter dans ma « Philosophie de la Liberté », dont une nouvelle édition est récemment sortie avec des compléments correspondants. Je tentai alors à la vérité de la saisir d’une autre façon, cette impulsion à la liberté, que ce qui arrive à présent. On s’interroge : l’homme est-il libre ou pas ? L’homme est-il un être libre qui, avec une responsabilité réelle, peut prendre des décisions à partir des profondeurs de son âme, ou bien est-il accaparé dans une nécessité naturelle ou spirituelle, comme un être naturel ? On s’est interrogé ainsi, dirais-je, pendant des millénaires, et on s’interroge encore. Cette question déjà c’est pourtant la grande erreur.

On ne peut pas s’interroger de cette façon, parce que la question de la liberté est une question de l’évolution humaine, une évolution humaine telle qu’au cours de sa jeunesse, ou bien dans sa vie plus tardive, l’homme développe en lui des forces qu’il ne reçoit pas simplement de la nature. On ne peut absolument pas se poser la question : l’homme est-il libre ? De nature, il ne l’est pas, mais il peut progressivement se rendre libre en éveillant des forces qui sommeillent en lui, que la nature n’éveille pas. L’homme peut devenir de plus en plus libre. On ne peut pas demander : l’homme est-il libre ou non, mais seulement : existe-t-il une voie pour l’être humain pour conquérir sa liberté ? Cette voie existe. Comme je l’ai dit, voici trente ans, j’ai tenté de le montrer : quand l’homme se promeut pour cela en développant une vie intérieure, de manière à concevoir les impulsions morales de ses actes en idées pures, alors il peut réellement mettre ces idées pures, et non de simples émotions instinctives, à la base de ses agissements, — des idées qui, dans la réalité extérieure, plongent comme l’être aimant dans l’être aimé. Alors l’homme s’approche de sa liberté. La liberté est pareillement un enfant de l’idée conçue dans illumination spirituelle — et pas sous une contrainte extérieure —, comme l’enfant est tout-amour vrai, la liberté est l’amour pour l’objet de l’acte. Ce à quoi aspirait ardemment la vie spirituelle chez Schiller, lorsqu’il faisait face à Kant et pressentait quelque chose d’un tel concept de liberté, qu’il nous sied de continuer de former à présent. Mais il m’apparut alors que l’on ne pouvait parler que ce qui repose à la base des agissements moraux — quand bien même cela reste-t-il inconscient chez l’homme, cela existe bien pourtant — ; et que l’on devait donc appeler intuition. Et c’est ainsi que je parlai dans ma « Philosophie de la Liberté » d’une intuition morale.

Mais avec cela, était donné aussi le point de départ pour tout ce que j’ai eu à faire ensuite dans le domaine de la science spirituelle. Ne croyez pas que je pense aujourd’hui sur ces choses d’une manière immodeste. Je sais très bien que cette « Philosophie de la Liberté », que j’ai conçue voici plus de trente ans, alors que j’étais un homme jeune, a pour ainsi dire attiré à elle toutes les maladies d’enfance de cette vie de la pensée qui au cours du 19ème siècle. Mais je sais aussi qu’à partir de cette vie de l’esprit, a pris aussi naissance une vraie vie du penser qui a pu s’élever et progresser dans la spiritualité réelle. De sorte que je peux me dire : si l’homme s’élève aux impulsions morales, dans l’intuition morale et se présente comme un être réellement libre, alors il est presque, si je peux utiliser ce terme réprouvé, « clairvoyant », pour ce qui concerne ses intuitions morales. Dans tout ce qui émane au dessus de tout ce qui est sensible, reposent les incitations de tout ce qui est moral. Pris dans leur ensemble, les commandements moraux réels sont des résultats de la clairvoyance humaine. C’est pourquoi, il y avait un chemin rectiligne de cette « Philosophie de la Liberté » à ce que je veux dire aujourd’hui en parlant de science spirituelle. La liberté ne jaillit en l’homme que s’il se développe. Mais il peut continuer de se développer de sorte que ce qui repose déjà à la base de sa liberté, pousse aussi à ce qu’il devienne indépendant de tout élément moral et s’élève librement dans le domaine de l’esprit.

Ainsi la liberté dépend-elle de l’évolution du penser humain. Au fond, la liberté est toujours une liberté du penser et justement lorsque nous considérons ces personnes représentatives comme Woodrow Wilson, nous devons dire : parce que de tels hommes n’ont jamais compris ce qu’est réellement l’idée, dans sa réelle dimension spirituelle, et la façon dont elle doit s’enraciner dans l’esprit si elle ne veut pas devenir abstraite, voilà la raison pour laquelle ils peuvent inventer de telles définitions paradoxales telles que celle de Woodrow Wilson sur la liberté. C’est à ce genre de choses que nous mesurons l’insuffisance de l’actuelle vie de l’esprit, dont la défaillance principale consiste dans le fait qu’elle ne reconnaît pas la nature spirituelle de l’être humain. Nous voyons quelle est l’exigence principale : liberté de l’esprit; et ce qu’est la nécessité principale : la maîtrise des forces sociales si cette vie doit développer les fondements nécessaires à ces trois grandes exigences du présent et pour le futur proche. Ainsi ce qui est réellement une impulsion primordiale chez l’être humain, n’est pas ce qui peut être atteint à partir du penser qui règne dans les sciences naturelles, mais seulement ce qui peut être atteint par l’esprit au sein d’une manière de voir spirituelle de l’être humain.

On a contesté tant de chose au sujet de la liberté parce que les hommes voudraient décider là-dessus sans fouler le terrain sur lequel s’ensuivait la connaissance de l’immortalité de l’âme humaine. Et qui l’aborde d’une manière dépourvue de préjugés, cette connaissance de l’immortalité humaine, et se met donc à penser l’élément d’éternité chez l’homme, celui-là se place en situation d’avancer sur la question de la liberté humaine. Par contre, si l’on recherche la nature de cette liberté dans l’éclat des idées simplement données à partir de l’investigation de la nature, alors on ne découvre pas l’essence de cette liberté. Mais à la condition de la trouver en soi, alors elle pénètre et pulse en l’homme de sorte qu’il peut devenir un être social, car il l’apporte alors avec lui, à côté des autres hommes, dans l’ordre social, au point que les forces sociales peuvent en être intérieurement dégagées et c’est de cette sensibilité, nous rendant aptes à dégager des forces sociale, dont nous avons besoin.

J’ai mentionné précédemment que nous, à Dornach, avec notre édifice, nous sommes en situation de placer des hommes et des femmes qui ont à la vérité atteint certains points culminants dans leur formation spirituelle et qui exécutent des travaux ordinaires, salissants, qui ne cèdent en rien à ceux qu’exécutent ceux qu’on appelle ordinairement aussi des manœuvres. Sous ce rapport du social, l’édifice de Dornach repose sans doute sur des fondements, qui ne sont pas sans plus les mêmes que ceux d’une entreprise orientée sur le gain matériel. Mais si vous entrez plus avant dans ce que j’ai discuté dans mon ouvrage « Points essentiels de la question sociale », et sur les conférences consacrées au Dreigliederung, alors vous trouverez que la possibilité existe de créer des fondements analogues pour la vie entière tels que ceux qui ont été créés à Dornach pour l’édifice, qui doit exister en tant que représentant de notre mouvement de science spirituelle. C’est seulement dommage que cet édifice ne puisse pas être visité aujourd’hui par beaucoup de gens d’autres pays, parce que nous en sommes arrivés malheureusement à ce que le franchissement des frontières d’État est devenue carrément une impossibilité.

Mais pourquoi est-il possible que dans un tel milieu des forces sociales soit dégagées au point que l’idéal du mouvement prolétaire — sans doute autrement qu’on l’aurait rêvé d’ailleurs — soit réalisé ? Parce que tout ce qui y est fait, repose fondamentalement sur la conception de la vie, la conception de prendre la vie à pleines mains, qui résulte des impulsions de la science spirituelle, parce que tout à été fait à partir de cette science de l’esprit, même dans tous les détails. Ce qui a été fait là en petit, à partir de la science de l’esprit, cela peut aussi être fait en grand dans toute la vie sociale à partir de cette façon de concevoir la vie apportée par la science de l’esprit. Chaque usine, chaque banque, chaque entreprise extérieure, peut être ainsi organisée comme ne peut être qu’organisée cette capacité de penser dans la vie pratique avec une science qui descend si profondément dans la nature humaine, qu’elle n’en appréhende pas des pensées ou des lois abstraites, mais des faits concrets et vivants. On en arrive à ces faits vivants, seulement lorsqu’on approfondit suffisamment par les méthodes indiquées la connaissance de la nature humaine. Ce n’est pas une mystique abstraite qui est recherchée là, mais ce sont les faits de vie, par lesquels l’homme se tient dans la réalité de la vie. Et en connaissant l’homme, on découvre en même temps par cette science de l’esprit ce qui peut engendrer les forces sociales dans l’organisation correspondante, de sorte que les hommes vivant dans cette organisation peuvent répondre d’une manière satisfaisante à la question : la vie humaine est-il dignement humaine ?

Ainsi trois choses sont liées : forces sociales, liberté des idées et science de l’esprit. La science spirituelle est vraiment l’opposé de ce qu’on présente souvent d’elle. Quelque chose d’à-côté de la vie, croit-on, le rêve de gens désœuvrés. Non, la pratique de la vie, précisément cette pratique qui manque le plus à notre époque, c’est ce que veut être la science de l’esprit. Elle veut plonger dans la vie, maîtriser la vie dans la science et la pratique, parce qu’elle veut s’immerger dans la réalité de l’être humain, et pas simplement en rester à la vie qui est pensée par l’homme. Il existe aujourd’hui des hommes bien-pensants qui disent : La simple compréhension, le simple intellect, qui s’est développé ces derniers siècles jusqu’à nos jours, cela ne vaut plus pour l’assainissement de notre vie. Mais quand on les interroge pour savoir ce qui serait bon, alors ils donnent la réponse générale — une nouvelle fécondation de l’âme par « l’esprit ». Parle-t-on alors d’une vraie science adéquate, ils déclinent aussitôt l’invitation, car ils ont encore peur d’elle, ou bien ils recourent aux faux-fuyants les plus plaisants. Ainsi on trouve que les gens disent sans cesse : chacun ne peut pourtant pas devenir un investigateur de l’esprit. Certes, chacun ne le peut pas, et je n’ai cessé d’insister là-dessus. Mais chacun peut certes faire les premiers pas dans les mondes spirituels, dans les faits d’existence suprasensible, comme je les ai décrits dans mes ouvrages « Comment acquiert-on de connaissances des mondes supérieurs ? » et dans la seconde partie de ma « Science de l’occulte en esquisse » ; chacun peut en faire l’expérience à tout moment, mais la progression dans ces questions, qui traitent plus profondément des entités des mondes suprasensibles, cela est sans doute lié à maintes expériences, pour lesquelles chacun n’est pas encore capable aujourd’hui. Celui qui veut contempler le monde spirituel, celui qui veut devenir, au sens propre, un investigateur de l’esprit, celui-là doit remporter maintes victoires (sur lui-même, ndt). Il vous suffit simplement de réfléchir que dans l’instant où l’on a réellement à faire à une connaissance qui ne se sert plus des sens, dans l’instant où l’on entre, donc, dans une activité de connaissance qui n’est plus liée au corps, et que le monde extérieur habituel n’existe plus par ailleurs, — et que l’on se retrouve donc dans un monde qui se présente sous toutes sortes d’aspects inhabituels : toutes ces choses, qui vous soutiennent habituellement, les expériences extérieures dont vous êtes certains, l’intellect ordinaire, tout cela doit changer, des orientations intérieures doivent cesser. On est comme suspendu au-dessus d’un abîme et on ne peut plus se référer qu’à son propre point de gravité à soi. Face à cela beaucoup de gens ressentent une telle frayeur inconsciente ou subconsciente, qu’ensuite ils déguisent en logique vis-à-vis de la science de l’esprit. Vous pouvez entendre les meilleures arguments du monde ; en vérité ils ne sont que la frayeur devant l’inconnu.

Mais ensuite, ils doivent aussi réfléchir qu’effectivement la manière dont on existe, en tant qu’homme, n’est pas adaptée au monde spirituel, et que l’on est seulement adapté au monde extérieur. On arrive dans un monde complètement différent, pour lequel personne n’a développé de petites habitudes de vie. Cela cause, quand on pénètre plus profondément, ces expériences terriblement douloureuses qui doivent être surmontées dans une véritable connaissance de l’esprit. Ensuite, quand elles sont surmontées, suivent les connaissances du plus profond de notre être qui donnent des renseignements sur ce qui est éternel dans la nature humaine, ce qu’est l’esprit qui repose aux fondements du monde. Certes, tous les hommes ne peuvent pas parcourir aussi loin ce cheminement. Mais je dois sans cesse et toujours insister là-dessus, il n’est pas nécessaire de parcourir ce chemin, mais il est seulement indispensable de disposer d’une saine compréhension humaine. Car cette saine compréhension humaine, quand elle ne se laisse pas seulement décontenancer par les préjugés inhérents aux manières de voir extérieurement les choses, peut faire la différence entre celui qui se présente comme un investigateur et parle de mondes d’abord inconnus et qu’il en parle avec logique, et tout autre spirite ou je ne sais qui d’autre. La logique, on en dispose tous et on peut juger si la personne concernée parle logiquement ou parle d’une manière telle que la teneur de ce discours indique que les expériences qu’elle raconte ont été réalisées en parfaite intégrité d’esprit.

Si l’on objecte sans cesse : en effet, de ce qu’affirment les sciences extérieures, chacun peut s’en convaincre, cela est juste. Il lui suffit seulement de maîtriser les méthodes de laboratoire, et cela il le peut. On peut donc pareillement affirmer aussi : chacun peut se convaincre de la justesse de ce qui est écrit dans mes ouvrages « Comment acquiert-on les connaissances des mondes supérieurs ? » et « Théosophie » ; on peut même induire, de la manière dont se comporte l’investigateur, la valeur intérieure de ses connaissances. Alors ces connaissances ont autant de valeur pour la vie qu’elles en ont dans l’âme de l’investigateur de l’esprit lui-même. À partir des faits extérieurs, on contrôle le chercheur dans les sciences extérieurs ; à partir de la manière et du genre dont, comme on l’a dit, les connaissances sont « habillées », on peut contrôler ce qu’a à dire l’investigateur de l’esprit. Il peut être contrôlé par la saine compréhension humaine.

Réfléchissez quelles forces sociales seront un jour dégagées, si de plus en plus d’hommes sont présents qui peuvent témoigner des forces spirituelles qui peuvent être découvertes seulement dans le suprasensible, et que les autres hommes, qui ne peuvent pas eux-mêmes être ces investigateurs — de même que tout un chacun ne peut pas être physicien ou chimiste — les accueillent à partir de leur saine compréhension humaine, à partir de la confiance qui se fonde justement dans une saine compréhension humaine. Quelle genre de vie sociale communautaire naîtrait de cette estimation de l’homme?, c’est justement l’un des points les plus importants pour éveiller les énergies de confiance sociale. Elles sont actuellement enfouies à notre époque où chacun, sans avoir d’abord pris en main son propre développement et à peine a-t-il un peu grandi dans la vie, s’empresse de vouloir juger possiblement de tout. Et que cette science spirituelle puisse réellement donner des impulsions radicales dans la vie sociale, nous l’avons effectivement tenté par la création des écoles Waldorf, dont nous sommes redevables à notre cher Monsieur Moltk, une école dans laquelle doit être édifié un organisme d’enseignement sur de vraies connaissances humaines. Nous voulons résoudre une question sociale de la manière correcte ; car nous souhaitons que grandisse en chaque élève un être humain qui reçoive de lui-même cette force de se tenir droit ; que de lui puisse émaner des forces sociales d’une manière féconde, non pas à partir d’un savoir émoussé, insuffisant, comme celui qui règne aujourd’hui de multiple façon carrément dans la pensée sociale de notre époque. Nous devrions développer réellement un penser social, qui soit édifié sur la confiance humaine, sur les solides fondements de l’âme humaine. Et en voyant l’adulte en devenir dans chaque enfant qui fréquente cette école, en cherchant à le développer par des connaissances qui peuvent vivifier les fondements pédagogiques, nous voyons en cela quelque chose d’indispensable comme dans tout ce que nous cherchons à retirer de cette science spirituelle.

Naturellement, je ne peux caractériser cette science spirituelle qu’à partir d’une paire de points de vue pour montrer qu’elle est effectivement une exigence indispensable de l’évolution présente et future. Ainsi arrive-t-il, qu’à partir de telles indications unilatérales une opposition s’installe, parce qu’on n’en saisit pas l’ensemble. Toutefois, je voudrais à présent, pour conclure, en revenir au début et signaler combien on a le cœur gros quand on voit combien peu nombreux sont les hommes qui sont conscients de la dégringolade sociale ; combien on ne recherche pas de nouvelle refondation de notre vie culturelle spirituelle et morale.

C’est vraiment à partir de mainte chose que l’on peut tirer cette conclusion. Pour finir, laissez-moi en donner quelques exemples. Même de la part d’hommes, dont on croit qu’ils se trouvent solidement dans la vie extérieure, à quelle appréciation sont-ils parvenus à partir des faits concrets ? Les mots, que l’homme d’État autrichien Czernin (6) a écrits dans son dernier livre, ces mots — on peut autrement se positionner comme on veut à leur égard —, méritent à ce propos d’être pris en considération :

« La guerre continue, quoique sous une forme différente. Je crois, que la génération qui vient ne pourra vraiment pas désigner le grand drame auquel le monde est en proie depuis cinquante ans, autrement que sous le terme de révolution mondiale, et elle saura que cette révolution mondiale a seulement commencé avec la Guerre mondiale. Ni la Paix de Versailles, ou de Saint-germain, ne créeront une oeuvre durable (b). Dans cette paix repose le germe destructeur de la mort. Les combats qui secouèrent l’Europe ne sont pas encore en diminution. Comme après un puissant tremblement de terre, les répliques continuent de monter du sous-sol. Sans cesse, la terre s’ouvrira ici où là et le feu fulminera contre le ciel. Des événements d’une puissance élémentaire et dévastatrice s’abattront sur les pays, jusqu’à ce que soit balayé complètement ce qui rappelle la caractère insensé de cette guerre. Lentement, par des sacrifices innombrables, un nouveau monde naîtra. Les générations à venir considérerons notre temps comme celui d’un mauvais rêve. Mais même après la plus noire des nuits succède le jour. Des générations ont été jetées dans la tombe, assassinées, affamées, tuées par la maladie. Des millions sont morts dans leur effort pour anéantir, détruire, la haine et le meurtre au cœur. Mais d’autres générations naissent et avec elles un esprit nouveau. À chaque hiver succède un printemps. Et c’est une loi importante dans le cycle de la vie, qu’à la mort succède la résurrection. Heureux ceux qui seront appelés, en tant que soldats du travail, à contribuer à l’édification du monde nouveau. »

Eh bien ! ici aussi on parle d’esprit nouveau ; je sais que si l’on parlait du nouvel esprit réel à ce Czernin, il reculerait d’horreur, car il prendrait cela pour de la fantaisie. C’est dans l’abstrait que les gens parlent d’esprit nouveau, et qu’ils savent qu’il doit venir. Face à l’esprit concret, ils prennent la fuite. Il y en a beaucoup qui, du point de vue de leur présumé christianisme, appréhende la science de l’esprit, mais ne veulent absolument pas reconnaître que celle-ci fournit les fondements les plus vivants en vue d’une revivification du christianisme ; la manière dont le christianisme devra vivre à l’avenir se manifestera du fait que la science spirituelle enseignera de nouveau précisément le Christ vivant et l’événement du Golgotha comme un fait historique concret résultant d’une investigation de science spirituelle. Une grande partie des théologiens sont allés si loin que ce Christ n’est plus à enseigner selon eux comme donnant un véritable sens à la Terre, mais comme « l’homme simple de Nazareth ». La spiritualité du christianisme sera refondée à nouveau par la science de l’esprit. Mais ceux qui ont peur aujourd’hui justement à cause de raisons chrétiennes sous-jacentes, à ceux-la on doit dire : « le christianisme est édifié sur des bases si solides que l’on a aucune raison de redouter quelque chose de la science spirituelle, aussi peu que devant la découverte de la pompe à air et autres choses et pas non plus devant l’enseignement des vies terrestres répétées ou bien des conditions gérant la destinée, comme les délivre la science spirituelle. Le christianisme est si fort qu’il peut tout accepter de ce qui vient de la science spirituelle. Quant à savoir maintenant si tous les porteurs actuels des confessions chrétiennes sont aussi solides, c’est une autre question, mais aussi une question grave.

Nous devons penser dans une perspective universelle, c’est aussi ce que nous a inculqué cette guerre appelé également mondiale. Sur notre Europe et sa culture, beaucoup de gens pensent comme ce diplomate japonais (7), dont j’aimerais vous citer les paroles. Ce diplomate japonais, qui est un homme cultivé a dit :

« Pendant pas mal d’années, nous avons cru, nous au Japon, que le droit et l’équité existaient réellement dans le monde chrétien occidental. Mais depuis ces dernières années, nous savons qu’il n’en est pas ainsi ! Les doctrines ronflantes et les déclarations des nations chrétiennes ne sont rien de plus qu’un masque arrogant pour dissimuler l’injustice et la cupidité. Nous savons à présent qu’une chose comme la justice internationale, cela n’existe pas ; nous savons en outre, que la puissance capitaliste de l’Ouest ne peut être limitée, quoi qu’il en soit — par une puissance plus grande. Le Japon a appris cela, et toute l’Asie est sur le point de l’apprendre. Notre position vis-à-vis de la Chine en est ainsi éclairée : nous savons que nous ne devons compter sur aucun droit, que nous ne devons compter sur aucun traitement loyal de toutes les affaires quelconques du côté des puissances occidentales. Elles partageront et détruiront la Chine, ensuite elles réduiront le Japon au vasselage, et elles feront cela sans conscience morale, inconsidérément, et elles le feront aussi sans hésitation si nous, au Japon, nous ne maintenons pas notre domination, si nous ne tenons pas et ne développons pas nous-mêmes la Chine. Car pour finir, cette exploitation occidentale de la Chine serait la ruine de la Chine, tandis que notre politique à l’égard de la Chine en sera finalement la délivrance finale. En Chine et dans nos régions du pacifique, nous devons être bien armés, pour pouvoir nous défendre suffisamment nous-mêmes. Voudrions-nous nous en remettre à une alliance d’États réalisée par les Anglo-saxons, voudrions-nous croire à une justice existante, latente ou encore déjà régnante, dans la civilisation chrétienne, cela constituerait alors, de notre part, une preuve de notre faiblesse d’esprit, une preuve aussi que nous aurions alors mérité notre sort dans la ruine nationale, à laquelle nous sommes à présent inévitablement acculés par les puissances occidentales. »

Vis-à-vis de ce qui est dit là, on peut prendre l’attitude que l’on veut : c’est ainsi qu’on pense dans le monde, et nous avons à bien examiner toutes les causes de ces idées comme de ces faits concrets. C’est vraiment parfaitement déplacé lorsqu’à l’encontre de ce que je veux mettre en place de manière honnête pour une nouvelle orientation de l’esprit, justement du côté de ceux qui devraient connaître en vérité les conditions de la vie de l’esprit — vous admettrez, que je caractérise cela ainsi — lorsque de ce côté, donc, viennent toujours les objections qui ont été si souvent et si souvent décrites, par exemple celle-ci : on ne peut pas prouver en effet ce que dit l’investigateur spirituel. Ainsi une brochure est parue récemment, rédigée par un monsieur qui n’est pas très loin d’ici : « Rudolf Steiner en tant que philosophe et théosophe (8) ». je ne ferai que signaler seulement un point de la mentalité et de la logique qui règnent dans ce texte. S’y trouve une belle phrase : « Je dois dans ces circonstances devenir justement historien, physicien, chimiste, pour pouvoir vérifier moi-même. Les vérités théosophiques, au contraire, je ne peux pas les prouver si je ne suis pas clairvoyant ». Cela signifie, dit-il que l’historien, le physicien, le chimiste affirment toutes sortes de choses ; veut-on les prouver, alors on doit justement devenir historien, physicien, chimiste. Moi, je dis de mon côté: « Si l’on veut prouver les connaissances de science spirituelle, alors on doit devenir investigateur, chercheur en science de l’esprit ». Que dit ce monsieur : « Je dois dans ces circonstances devenir justement historien, physicien, chimiste, pour pouvoir vérifier moi-même. Les vérités théosophiques, au contraire, je ne peux pas les prouver si je ne suis pas clairvoyant ». Mais naturellement ! Je ne peux pas non plus prouver les résultats de la recherche chimique, si je ne deviens pas chimiste. On peut devenir chimiste. Mais on ne veut justement pas devenir investigateur de l’esprit. C’est alors que l’on dit quelque chose de tout à fait étrange ; je dois pouvoir vérifier, mais pouvoir vérifier sans m’engager dans les méthodes de le preuve. Pour cet homme, la question n’est pas, comme il le dit lui-même, vous venez de l’entendre, de pouvoir décider quand on s’est approprié les fondements pour en décider, mais « la question est de savoir si ces raisons ont été prouvées par moi ou peuvent être prouvées, et cela je dois le nier, abstraction faite de toute critique formelle de logique. » Eh bien ! Qu’il doive le nier, cela je le lui accorde bien volontiers. Mais comme j’ajoute aussi que chacun doit devenir chimiste, pour pouvoir démontrer les résultats de la recherche chimique, moi je dois justement me consacrer au cheminement de la science spirituelle pour pouvoir démontrer les vérités de science spirituelle. Mais ce monsieur refuse cela. En vérité tout son écrit est empreint de cette logique. Et mainte chose est portée par cette logique, de ce qui parvient à la science spirituelle en la dénaturant. Alors on a vraiment mieux à faire que de se soucier de ce genre d’objections.

Mais c’est tout particulièrement qu’il serait convenable pour ce peuple allemand, pour ce peuple allemand très éprouvé, de penser comment l’on doit se situer vis-à-vis des fondements véritables de la vie de l’esprit. Je peux renvoyer à quelques phrases qu’en 1858, Herman Grimm — écrivain aux œuvres si riches d’esprit, consacrées entre autre à l’histoire de l’art — a écrites dans son essai au sujet de Schiller et Goethe (9). Voici plus de 60 ans, il écrivait : « La vraie histoire de l’Allemagne c’est l’histoire des mouvements spirituels dans le peuple. Ce n’est que là où l’enthousiasme pour une grande idée soulève la nation et met en mouvement des énergies autrement figées qui produisent des faits grands et lumineux ». Ne devrions-nous pas pouvoir prendre à cœur aujourd’hui de telles paroles ? Ou bien encore ces mots qu’a écrit Herman Grimm — et donc certainement pas un révolutionnaire — en 1858 : « Les noms de l’empereur et des rois allemands ne sont pas des… pierres milliaires sur le progrès du peuple allemand. » Il voulait signifier que les pierres milliaires pour le progrès du peuple sont les faits dans le domaine des idées, des idées qui pénètrent dans le spirituel.

En aucune autre époque la nécessité ne s’est jamais autant imposée au peuple allemand que de s’en tenir à cela, précisément maintenant, en ce temps de détresse, de dures épreuves. Et c’est la raison pour laquelle l’on doit aujourd’hui exhorter nos contemporains à considérer et étudier nos grands précurseurs pour pouvoir devenir leurs dignes héritiers. Même si les professions de foi, qu’ont exprimées les précurseurs du peuple allemand, ne devaient plus valoir aujourd’hui pour la vie de l’esprit actuel, ne devrions-nous pas poursuivre leurs efforts spirituels au lieu de nous contenter de citer simplement leurs paroles ? Celui qui aujourd’hui cite banalement Goethe, celui-là ne le comprend plus. Seul celui qui poursuit son œuvre le comprend. Celui qui ne fait que citer Johann Gottlieb Fichte, se livre à un acte insensé, s’il ne poursuit pas son œuvre dans la vie de l’esprit. Vous avez entendu la façon dont le monde parle sur la vie spirituelle européenne. Dans le monde, on doit apprendre à reconnaître que l’Allemand a de nouveau la volonté de regarder dans ce que sont à la vérité ses pierres milliaires sur le progrès de son peuple. On a souvent appelé rêveurs dans ce monde nos précurseurs, ceux qui ont grandement incarné la vie spirituelle allemande (c). On les a méconnus, comme aujourd’hui l’on méconnaît celui qui parle d’esprit et que l’on décrit comme chimère ou n’importe quoi d’autre. Mais il y eut toujours des gens qui surent comment s’enracinait dans la réalité ce à quoi l’on s’efforçait pour conquérir l’esprit. Et dans un moment important Johann Gottlieb Fichte a dit à ceux qui l’écoutaient (10) : Ce que disent les autres, à savoir que les idées ne peuvent intervenir immédiatement dans la vie pratique, les idéalistes le savent également, peut-être même mieux que les premiers ; mais que la vie doit être orientée par elles, cela nous le savons aussi d’avance. Alors, il renvoyait à la pratique de la vie et disait : « Ceux, qui ne voient pas cela, sont ceux sur qui il ne faut pas compter dans le plan du monde. Ainsi ces gens souhaitent-ils alors simplement que leur soient procurés au bon moment le rayon de Soleil et la pluie, une bonne digestion et, si cela était possible, quelques bonnes idées aussi. »

Il importe de savoir avec quel esprit on aborde l’attitude spirituelle des grands porteurs de la vie spirituelle allemande. Là-dessus, la réalité décidera et non le jugement abstrait. Auront-il un sens pour la réelle pratique de l’esprit, les descendants de ces grands précurseurs allemands, alors ces hommes, ceux qui nous auront précédé dans cette pratique de l’esprit, ne seront plus de doux rêveurs. Par contre, si nous négligeons de pénétrer dans la réalité de la pratique de l’esprit, alors ils deviendront non pas par eux-mêmes, mais par nous ou par nos descendants, qui ne veulent rien savoir de la réalité de l’esprit allemand, d’abord des rêveurs. Que le peuple allemand se garde de faire de ses grands précurseurs, dont le monde a déjà si souvent dit qu’ils étaient des rêveurs de n’en faire d’abord lui-même que des rêveurs, par la faute qui résulte du fait que nous n’avons plus aucun sens pour l’esprit qui doit être appelé et affirmé dans la vie spirituelle allemande ! Puissent les successeur l’acquérir au contraire ce sens ! C’est la dernière parole que je voudrais justement vous laisser à la suite de mes explications d’aujourd’hui


Notes :

(1) « Schiller dans son « Don Carlos » », Troisième acte, Dixième scène.

(2) « pour employer des paroles de Goethe » : Goethe parle dans les contextes les plus variés d’œil spirituel et d’oreille spirituel, par exemple dans « Poésie et Vérité », troisième partie, huitième livre : « Je me vis moi-même chevauchant à ma rencontre sur le même chemin, pour préciser, non pas avec les yeux du corps, mais de l’esprit. » Plus loin, entre autres dans les écrits scientifiques, au sujet de la zoologie : « Nous apprenons à voir avec les yeux de l’esprit, sans tâtonner aveuglément de tous côtés, comme partout et particulièrement aussi dans les sciences naturelles. » — Faust II, Premier acte, 4667 et suiv. :

Retentissant aux Oreilles de l’esprit

Le Jour nouveau déjà surgit.

(3) « les idées architectoniques » voir Rudolf Steiner « Voies vers un nouveau style d’architecture » GA 286 ; « L’idée édifiant le Goetheanum » - Conférences avec diapositives, 104 illustrations, Stuttgart 1958.

(4) Woodrow Wilson, voir note 4, seconde conférence.

(5) « dans son écrit sur la liberté » « The new Freedom », 1913, en allemand « Die neue Freiheit », Munich 1919, 12ème chapitre, p.273 et suiv..

(6) Ottokar Czernin, 1872-1932, Ministre autrichien des Affaires étrangères 1916-1918. « Dans la Guerre mondiale », Munich 1919, 12ème chap., p.372 et suiv..

(7) « ce diplomate japonais » : on n’a pas pu retrouver la source de cette citation jusqu’à présent.

(8) Friedrich Traub : « Rudolf Steiner als Philosophe und Theosophe »Tübingen 1919, p.34.

(9) « dans son essai au sujet de Schiller et Goethe », voir Herman Grimm, « Fünfzehn Essays. Erste Folge », Berlin 1884, p.166.

(10) « Johann Gottlieb Fichte a dit aux gens » : littéralement : « Que les idées dans le monde réel ne se laissent pas mettre sous les yeux, nous le savons aussi bien sinon peut-être mieux que les autres. Nous affirmons seulement que la réalité devrait être jugée par elles, et modifiée par ceux qui en ressentent les énergies en eux. Supposons que les autres ne pourraient pas non plus s’en persuader, alors ils y perdraient, après avoir existé un jour, ce qu’ils sont, à savoir très peu ; et l’humanité n’y perdrait rien. Il devient ainsi simplement clair qu’on ne compte pas sur eux dans le plan d’ennoblissement de l’humanité. Celle-ci continuera son chemin sans doute ; que règne donc sur eux la bonne nature et qu’elle leur accorde au bon moment la pluie et le rayon de Soleil, une nourriture substantielle et une circulation des humeurs non perturbée et à l’occasion — quelque idée judicieuse ! » tiré de « préambule » à « Quelques cours sur la vocation du savant », 1794.


Notes du traducteur

(a) Initialement prévue pour être placée bien visible au fond de la scène du premier Goetheanum, cette sculpture impressionnante était en cours de finition et se trouvait donc en un autre lieu, lorsque éclata l’incendie qui détruisit l’édifice, à la Saint Sylvestre 1922-23.

Il y a toujours eu beaucoup de discussions — et le sujet étant si important que inévitablement, il ressurgira encore à l’avenir (même s’il sommeille en ce moment, hiver 2008) — pour déterminer comment la placer désormais dans l’actuel édifice en béton, qui fut reconstruit ensuite et inauguré en 1928.

Un éventuel projet de la positionner exactement là où elle devait être au départ — c’est-à-dire bien visible de tous les spectateurs, au fond de la scène de l’actuel Goetheanum, — n’a jamais pu aboutir. Actuellement, cette sculpture monumental se trouve dans un espace réparti sur deux étages. Quoi qu’on en pense, il faut bien reconnaître que depuis la mort de Rudolf Steiner, cette sculpture si riche de significations, n’a plus jamais retrouvé une destination semblable à celle d’origine. L’explication de ce fait, qui est bien un « fait », se trouve, à mon avis, dans ce qu’elle-même représente et à la hauteur de quoi, actuellement il est encore très difficile de pouvoir se hausser y compris dans la Société Anthroposophique elle-même.

(b) Le traité de Versailles mettait fin à la Première Guerre mondiale. Il fut signé, le 28 juin 1919, dans la galerie des Glaces du château de Versailles, entre l’Allemagne, d’une part, et les Alliés, d’autre part. Le traité avait été préparé par la Conférence de la Paix (Paris: du 18 janvier 1919 au 10 août 1920) qui élaborait notamment les quatre traités secondaires de Saint-Germain-en-Laye, Trianon, Neuilly-sur-Seine et Sèvres. Bien que cette conférence ait réuni 27 États (vaincus exclus), les travaux furent dominés par une sorte de «directoire» de quatre membres: Georges Clémenceau (président du Conseil ou premier ministre) pour la France, David Lloyd George (premier ministre) pour la Grande-Bretagne, Vittorio Emanuele Orlando (ministre-président) pour l’Italie et Thomas Woodrow Wilson (président) pour les États-Unis (pour la suite, voir : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/francophonie/versailles_1919.htm).

(c) Dans ce cas, on parle bien sûr plutôt maintenant de l’Allemagne secrète, dont la vie spirituelle est la seule porteuse d’avenir pour l’Europe (voir sur le site de l’IDCCH : Allemagne secrète de Rüdiger Sünner : Secrète Allemagne . Environ 90 min. 14.90€, ISBN 3-89848-079-8 EAN : 4-021308-88794 ; et aussi Pour mieux connaître la position des Classiques allemands dans l’histoire, voir aussi : Ernst Boldt De Luther à Steiner – Un problème culturel allemand , accessible gratuitement à : http://users.belgacom.net/idcch/index1.html , rubrique « livres gratuits ». Cependant il faut bien voir que dans les faits tout cela a été historiquement réduit à néant, d’une part, par ce qu’on a appelé le militarisme prussien et d’autre part, le chauvinisme français, raisons générales de trois guerres qui ont réduit l’Allemagne secrète au silence. Ce qui parle maintenant, ce qui a maintenant la seule voix au chapitre, c’est l’Europe anglo-saxonne unilatéralement économique…