Université libre de science de l'esprit

Institut pour une triarticulation sociale
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Johannes Kiersch - L’ÉSOTÉRISME INDIVIDUALISÉ DE RUDOLF STEINER AUTREFOIS ET MAINTENANT
À propos du développement de l'Université libre pour la science de l’esprit   retour au sommaire

6. Les premiers « intermédiaires »

Ce que Rudolf Steiner a présenté dans les leçons ésotériques de l'Université de Science de l'esprit, comme il l'a souligné à maintes reprises, était la révélation immédiate du monde de l’esprit. Sans doute, il était, en ces heures, selon sa compréhension de soi, seulement un assistant désintéressé. Il a apporté dans les mots et les images terrestres ce qui lui a été donné d'en haut, et l'a transmis sans altération à ses auditeurs. Mais dans le même temps, comme cela a été montré au cours de notre présentation des événements jusqu'à mars 1925, il a développé les formes de travail de l'université et avec cela aussi de la première classe pas à pas avec une grande prudence à partir des observations qui ont résulté pour lui de la coopération des huamains concernés. Même les « Statuts » de la Société anthroposophique générale nouvellement fondée, qu'il présenta pour décision au congrès de Noël 1923/24, un document de principes extrêmement soigneusement formulé, il voulait seulement savoir saisit comme une sorte de « récit » 263, une description de ce qui émergeait de l'harmonie active du « centre » et de la « périphérie » d'une manière toujours changeante.


263 6.2. 1924, GA 240, p. 236; 16.4. 1924, GA 260 a, p. 212; 18.4.1924, GA 270/1, p.146s.
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Ainsi il veilla déjà pendant la construction de la première classe en l'année 1924 à ce que soient pris en compte ces membres de l'université qui ne pouvaient pas prendre part aux heures de cours de Dornach. Comme pour le développement de l'école ésotérique au début du siècle, l'attention s'est d'abord portée sur le travail personnel de méditation. Rudolf Steiner, en tant que directeur souverain de l'université, a chargé sans chaque accord ou prise de décision formelle dans le collège de l’université une série de personnes qu'il considérait appropriées et en qui il pouvait faire confiance pour transmettre les mantras introduits dans les heures de cours de Dornach à des groupes locaux de membres de l'université, pour assurer le respect des règles strictes dans la fréquentation de ces mantras et, à côté de cela aussi pour lui faire parvenir/transmettre de nouvelles demandes d'admission à l'université avec l'approbation appropriée à lui respectivement à Ita Wegman. Ici devaient au fil du temps  être trouvées – ce à quoi alors cela ne vint plus -des règles supplémentaires.264

 Comment cela aurait pu se passer est illustré par les commentaires de Rudolf Steiner, qu'il a publiés dans la feuille d’informations de la Société anthroposophique en avril 1924, lorsque la construction de la Première Classe avait progressée jusqu’à la sixième heure. Il y écrit à propos de l’université libre : « Cette institution ne peut pas venir en l’état pour des raisons abstraites ‘ à partir d’en haut ‘. Elle doit naître ‘ d'en bas ‘ » des besoins de notre compagnie de membres. En ce sens, le Conseil du Goetheanum doit amener « en accord » les différentes initiatives de la Société anthroposophique. Il n'aurait pas à agir « d'une manière unilatérale comme une autorité ‘ d'en haut’ », pas comme ‘disposant’ mais comme « conseiller », et cela valait particulièrement pour tout « ce qui devrait être fait pour l'Université Libre de Science de l'Esprit »265 Rudolf Steiner essaie de façon exemplaire en même temps à Stuttgart, où Lili Kolisko, avec sa permission, avait commencé quelques semaines auparavant, à lire ses transcriptions des heures de Dornach au collège des professeurs de l'École Waldorf, d’encourager une initiative voisine avec une attention bienveillante.

 

 264 Voir en particulier l'essai de Rudolf Steiner dans la Feuille d’informations du 17 février 1924 (également dans GA 260 a, p. 143 et suiv.). Selon Guenther Wachsmuth, Rudolf Steiner aurait eu l'intention "après un certain temps d'envoyer des lettres circulaires aux membres de l'université dans lesquelles le contenu des heures de cours devait être reproduit sous une forme appropriée" (Wachsmuth à Andreas Körner, 4.6.1924. Goeth. Goeth. Archive). Voir aussi la remarque de Rudolf Steiner à cet égard dans la leçon du 18 avril 1924 (GA 270/1, p.149).

265 Notes, 6.4.1924. Également dans GA 260a, p. 159 et suivantes, et ici dans l'annexe 1.

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« Un autre groupe de personnalités qui aspire une telle médiation est comprise en formation ici à Stuttgart. N'est-ce pas, M. Arenson ? (M. Arenson se lève et dit <Oui.>) Et si de tels groupes se forment dans les prochains temps, alors sera entrepris du côté de Dornach de trouver les messages et médiations correspondants ».266 La note incidente dans le procès-verbal, d'où cette remarque est tirée, montre clairement l'attention de Rudolf Steiner pendant ces premières semaines de développement de l'université pour les initiatives « d'en bas », avec quelle attention bienveillante il a accueilli de telles initiatives et comment il n’a par aucun chemin seulement mandaté de son propre chef de nouveaux « médiateurs/intermédiaires », mais en même temps attendait que des groupes d'anthroposophes engagés prennent eux-mêmes l'initiative et pourraient l'approcher en conséquence. En cela, il indique clairement qu'il n'est pas enclin à prendre en compte les vanités et les ambitions personnelles lors de sa charge.

 

Au moins Marie Steiner et Ita Wegman avaient absolument remarqué que des personnes individuelles avaient été chargées avec la fourniture des mantras. Probablement en 1926, Marie Steiner a noté pour elle-même « ce qu'il a lui-même indiqué comme une ligne directrice pour le travail des groupes qui voulait faire vivre ensemble les sentences mantriques. Cette personnalité qui prononçait les mantras devait s’élaborer ce qu'elle avait à dire comme reliant à ces paroles. Il voulait donc une sorte de travail indépendant sur les sentences, naturellement sur la base du bien de sagesse obtenu. Mais avant tout le vécu des sentences elles-mêmes.267 Et Ita Wegman écrit à Albert Steffen en mars 1926 que Rudolf Steiner aurait refusé de donner la permission à quelqu'un d'autre que Mme Kolisko de lire les transcriptions des heures de classe, mais : « Volontiers le docteur donnait la permission à quelques personnalités de confiance de prononcer les mantrams devant les membres de la classe et de donner quelques explications là-dessus ».268

Cependant, l'activité discrète des premiers « médiateurs/intermédiaires »269 était, semble-t-il, perçue par toutes les parties comme une mesure provisoire.


266 Extrait du procès-verbal d'une réunion avec les gens de confiance à Stuttgart le 10 avril 1924, GA 260 a, p.480.

267 Extrait du cahier de notes n° 20, GA 270/1, p. XIII Voir annexe B.

268 IW à Steffen, 16 mars 1926, EZ III, p. 66.

269 Cette description a probablement été utilisé pour la première fois par Helga Geelmuyden dans ses lettres à Marie Steiner. Voir le chapitre 6 ci-dessous. 4.

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Avec cela n’était associée aucune entrée en fonction solennelle et aucune dignité particulière. Qui était/a été commissionné de la manière décrite n'était connu dans cette fonction que dans son voisinage immédiat. Il n'y avait aucune communication supra régionale entre les participants. Les questions et les problèmes étaient presque exclusivement discutés directement avec Rudolf Steiner. C'est la seule façon de comprendre qu'après la mort soudaine et inattendue de Rudolf Steiner, le travail des premiers intermédiaires inauguré par lui est tombé pleinement à la marge de l'attention, aussi bien des personnalités dirigeantes de l'université que de la compagnie des membres. Aurait-il été possible qu'une approche cohérente et un développement plus poussé de cette activité discrète et tranquille dans quelques endroits du monde à l'extérieur de Dornach aurait conduit à des développements complètement différents de ce qu'ils ne sont alors apparus ? Quelle vie complètement différente aurait pu se développer dans les contextes de l'université si institués par Rudolf Steiner à la « périphérie », qui à tant d'égards étaient compétents et engagés, avaient pu entrer en contact plus étroit les uns avec les autres et s'ils avaient été considérés plus attentivement dans le « centre » avec leurs initiatives et pris au sérieux en tant que collaborateurs ? Au vu de ces questions, il semble d'une importance non négligeable d'examiner en détail le travail discret des premiers « intermédiaires », dans la mesure où des traces d'eux se sont maintenues jusqu'à ce jour.270 Comme nous le verrons, il ne s'agit en aucun cas d'un épisode historique marginal, mais plutôt d'un vaste champ d'activités novatrices, qui est peut être même beaucoup plus proche des intentions originales de Rudolf Steiner que ce que pouvait être supposé jusqu'à présent.

6.1 Lili Kolisko  (traduction Vincent Choinel)

Lili Kolisko (1889-1976) fait partie des pionniers d’une recherche scientifique naturaliste renouvelée par l’anthroposophie.

270 : Les passages des textes cités à cette occasion sont rendus dans leur version originale, sans réécriture stylistique ou orthographique. Les soulignements apparaissent en italiques, les ajouts de l’auteur entre crochets. Pour des raisons de lisibilité, l’action ultérieure des premiers « transmetteurs » au-delà des années 1924/25 est également prise en compte.
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Avec ses investigations sur les effets d’entités infinitésimales, elle a travaillé, guidée pendant des années par Rudolf Steiner et fortement appréciée par ce dernier, au développement de nouvelles méthodes inédites pour comprendre le vivant en rapport avec le cosmos.271 De concert avec son compagnon Eugène Kolisko, le premier médecin scolaire du jeune mouvement Waldorf, elle prit en même temps une part active aux événements marquant le destin de la Société Anthroposophique Allemande, tels qu’ils se concentrèrent à Stuttgart à partir de l’année des campagnes pour la triarticulation en 1919. Lorsqu’elle put assister à Dornach aux premières leçons de classe données en février 1924, elle demanda à Rudolf Steiner la permission de pouvoir prendre des notes pour transmettre les contenus à des membres de l’Université à Stuttgart. Revenant plus tard sur cet événement mais sans doute sur la base de ses carnets (journaux personnels) qui ne sont malheureusement pas accessibles jusqu'à présent pour la recherche, Lili Kolisko écrit à ce sujet : « Après avoir assisté [teilgenommen, littéralement : participé ; ndt] à la leçon, je fus extrêmement impressionnée et je me posai la question : Qu’en est-il de tous les autres membres qui ne vivent pas à Dornach et par conséquent ne peuvent pas entendre quelles grandioses communications sont données ici par Rudolf Steiner ? Ne pourrait-il pas y avoir une possibilité de rendre le contenu de ces leçons accessible à d’autres membres. Je m’adressai à la secrétaire de la Société, madame le Dr. Ita Wegman, avec ma question. ‘Ah oui, comment voyez-vous cela ?’ me fit-elle et je répondis que l’on pourrait peut-être en donner un compte-rendu à au moins un petit cercle à Stuttgart, peut-être un cercle comme le ‘Cercle des trente’. Madame Wegman promit d’interroger Rudolf Steiner à ce sujet et Rudolf Steiner ensuite me fit appeler. Je veux restituer cette entrevue autant que possible mot pour mot. Rudolf Steiner me dit : ‘Madame le docteur Wegman m’a fait part de votre intention de transmettre les leçons de classe à un cercle de membres. Cela m’est très sympathique. Mais pourquoi faut-il que ce soit le ‘Cercle des trente’ ? Le ‘Cercle des trente’ n’est pas une institution avec laquelle je peux travailler ésotériquement.’ Je répondis à cela que je n’attachais pas une importance particulière au ‘Cercle des trente’, je n’avais mentionné cette institution que pour exprimer mon souhait de pouvoir au moins transmettre le contenu à un groupe de personnes plutôt restreint. Sur ce, Rudolf Steiner poursuivit : ‘Ne voudriez-vous pas le transmettre au collège des professeurs de l’école Waldorf ?’ J’y étais bien sûr volontiers prête et Rudolf Steiner promit d’établir aussitôt les cartes de membres nécessaires pour l’ensemble du collège.

 271 Christiane Haid, in: Plato 2003.
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C’est ainsi que commença ce dispositif destiné aux enseignants de Stuttgart. Rudolf Steiner me demanda si je voulais le faire ; et j’ai accepté sa proposition avec joie. Cette mission impliquait que je me rende chaque semaine à Dornach pour participer aux conférences destinées aux membres et aux leçons de classe. Il y avait évidemment pour moi pléthore de questions concernant cette transmission. Je ne me considérais pas comme capable de restituer avec mes propres mots le contenu des leçons et je demandai à Rudolf Steiner s’il me permettrait de prendre des notes. Il me donna son autorisation bien qu’il ne fût permis autrement à personne de prendre des notes. Je dis expressément : ‘personne’ »272 Le collège des professeurs de l’école Waldorf, lors de la première visite de Rudolf Steiner après le Congrès de Noël, quelques jours avant le début des leçons, à l’occasion de la réunion d’une conférence prolongée avec lui, s’était efforcé de clarifier la situation de l’école Waldorf en tant qu’institution par rapport à l’Université de science de l'esprit nouvellement fondée et avait demandé dans sa quasi-totalité son admission à la première classe.273 Le cercle comptait dans les premiers mois environ soixante participants, y compris quelques personnes invitées.

Dans une lettre à Ita Wegman, Lili Kolisko fait état de profonds effets sur la cohésion psychique et spirituelle de ce jeune collège d’enseignants. Les leçons de classe avaient « ceint un lien étroit autour de tout le collège ». Rudolf Steiner pour sa part lui avait dit : « Le collège doit former un noyau d’où quelque chose peut ensuite rayonner. » Elle croyait que maintenant, ce noyau se formait et apparaissait « avec de plus en plus de force ». « Vous saurez en effet sans doute aussi », poursuit-elle, « que presque chaque dimanche après l’Acte [de célébration de l’enseignement religieux chrétien universel] a lieu une rencontre des professeurs anthroposophes. Là aussi souffle à travers la salle quelque chose de nature à vous combler de satisfaction. Beaucoup de questions peuvent être discutées maintenant que l’on n’aurait pas encore pu discuter avant Noël.

272 Kolisko 1961, p. 90s. Kolisko ne tient pas compte ici du fait que Hélène Finckh avait été chargée par Rudolf Steiner d’enregistrer en sténographie la teneur des leçons de classe (cf. les explications in GA 270/1).
273 Conférence du 05/02/1924, GA300/3, p. 116. C’est de cette conférence que proviennent les phrases célèbres de Rudolf Steiner : « Le congrès de Dornach était le second terme d’un jugement hypothétique. Le premier terme s’énonce : Si les anthroposophes le veulent, on fera telle ou telle chose à partir de Dornach… » (p. 111).
274 G.u.V. [réunion des secrétaires généraux et des comités directeurs des sociétés nationales], 25/04/1930, p. 88.
Goeth. Archiv.
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Quelque chose se dégage ainsi petit à petit du chaos qui est puissant de vie ».275 Des effets en profondeur, Lili Kolisko en ressent aussi en elle-même. « J’aimerais volontiers vous raconter », écrit-elle encore à Ita Wegman, « combien mes rapports avec les enseignants ont pris une forme étrange depuis qu’il m’est permis de donner ces exposés. Il ne se passe pas une nuit sans que je rêve d’un membre ou d’un autre du collège. Même des personnes par ailleurs lointaines pour moi apparaissent. En Hollande m’apparut en songe toute la conférence [de Stuttgart] par exemple dans la nuit de mardi à mercredi. C’est le mardi soir qu’elle a lieu et je me fis confirmer que j’avais vécu un véritable reflet de la conférence. Un songe tout à fait étrange m’apparut la nuit précédente, en compagnie de Mme Steiner, Mlle Haebler et Mlle Mellinger. Cela semblait se référer à des vies terrestres antérieures. »276

Au mois d’octobre 1924, Lili Kolisko a terminé un premier cycle complet jusqu'à la dix-neuvième leçon.277 Elle se pose alors à nouveau la question dont elle a déjà antérieurement discuté avec Ita Wegman si, dans le cas d’une répétition, on ne devrait pas inviter si possible toutes les personnes membres de la classe à Stuttgart. On pourrait maintenant, écrit-elle à sa vénérée amie, « bien aboutir à une union ».278 Entend-t-elle par là que les membres de Stuttgart admis par la direction de l’Université n’appartenant pas au collège Waldorf sont supposés y être conviés, ou bien s’agit-il d’une union avec le cercle de l’université dirigé par Adolf Arenson (cf. infra chapitre 6.3) ? En tout cas, Ita Wegman approuve volontiers, probablement avec le consentement de Rudolf Steiner.279 « C’est un immense présent qui est fait par là à tous les membres de Stuttgart », lui écrit Kolisko en retour. « Je crois que tout Stuttgart va respirer, comme délivré d’un lourd cauchemar, lorsqu’on apprendra que cette permission a pu être donnée.

275 L. Kolisko à IW, 2.11.1924, Archives Ita Wegman.
276 Ibidem.
277 Elle semble s’être tout d’abord appuyée ici sur ses propres transcriptions partiellement incomplètes (v. à ce sujet les indications in GA 270/1, p. 202). Un an plus tard, elle écrit à Ita Wegman : « Je vous envoie ici la 1ère et la 3ème leçon de classe, j’ai besoin de la quatrième ce jeudi. Veuillez avoir la bonté de me dire quand vous avez besoin de la quatrième et de me faire parvenir éventuellement la 5ème » (Lili Kolisko à IW, 07/07/1926, Archives Ita Wegman). Elle a donc sans doute utilisé, à partir de son troisième cycle de lecture, les transcriptions d’Hélène Finckh prêtées par Ita Wegman.
278 L. Kolisko à IW, 17/10/1924, Archives Ita Wegman.
279 IW à L. Kolisko, 29/10/1924, Archives Ita Wegman.

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Le jeudi 13 novembre, elle veut commencer à la Landhaustraße, dans les locaux de la branche de Stuttgart.280

Compte tenu des tensions interpersonnelles parmi les membres de Stuttgart, il est remarquable que l’extension de l’activité de lecture de Lili Kolisko que cela entraîna ait été soutenue par tous les groupements existants. Carl Unger annonce le soir de la branche, Landhausstraße 70, que les lectures commenceront le jeudi 20 novembre.281 Il en est même fait mention à la branche Michaël (branche Kerning auparavant).282 Dès la première leçon, ce sont donc 174 participants qui affluent, parmi eux Carl Unger avec sa femme, Emil Molt, Friedrich Rittelmeyer, Emil Bock. Des invités extérieurs ne cessent de venir, parmi lesquels Ludwig Polzer et Moritz Bartschs à la quatorzième leçon, Marie Steiner aussi avec des amis de Dornach. La liste des participants conservée aux Archives du Goetheanum recense en tout nommément 397 personnes.

Lili Kolisko lisait chaque semaine, de sorte qu’au début de l’été 1925, un premier cycle de dix-neuf leçons était achevé pour le cercle d’auditeurs élargi. Il est possible qu’une « pause assez longue » soit intervenue ensuite à cause de la crise de Dornach de l’hiver 1925/26 [et], après un autre cycle, une interruption supplémentaire d’une durée de deux ans pour raisons de santé.283 Au printemps 1930, au cours des discussions de Dornach sur le privilège de lecture du Vorstand préconisé par Ita Wegman, on en vint à des confrontations fâcheuses, lourds de malentendus sur une reprise renouvelée [des lectures] qui fut ensuite accordée depuis Dornach.284 En 1934, Lili Kolisko se rendit en Angleterre avec son mari. Est-ce qu’elle donna encore ensuite occasionnellement des leçons de classe à Stuttgart jusqu'au moment de l’interdiction [de l’anthroposophie en Allemagne ; ndt] (1935), on l’ignore jusqu'à présent. Mais sans doute vint-elle de là-bas régulièrement pour d’autres lectures dans les années 1950 à 1969.

280 L. Kolisko à IW, 02/11/1924, Archives Ita Wegman.
281 Kurt Dannenberg dans sa demande d’admission à Rudolf Steiner, 18/11/1924, Archives Goeth. Nombreux courriers du même genre au cours des mois de novembre et décembre 1924.
282 Julie Hauser à Rudolf Steiner, 19/11/1924, Archives Goeth.
283 Eugen Kolisko lors de la réunion des secrétaires généraux et des comités directeurs des sociétés nationales (G.u.V.), 25/04/1930, p. 89. Archiv Goeth.
284 Voir la discussion détaillée des procédures, ibidem G.u.V., 25/04/1930, p. 79ss, ainsi que la lettre d’explications de L. Kolisko à G. Wachsmuth, 23/03/1930, Archiv Goeth. Annexe 25.

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Gisbert Husemann, qui assista à l’époque à ses leçons, écrit à ce sujet : « Pendant la leçon, elle frisait la grandeur ; elle avait alors une voix puissante tout en étant capable de parler d’une façon très intime. Emil Leinhas était profondément bouleversé, il ne dissimulait pas son émotion et en témoignait, disant : C’est ainsi, exactement ainsi que Rudolf Steiner nous parlait à l’époque dans ces conférences. »285 Friedwart Husemann écrit à ce propos : « L’impression d’Emil Leinhas a doublement du poids parce qu’il ne faisait pas partie des partisans de Kolisko mais était tout à fait lié à Marie Steiner et à l’administration des archives de Rudolf Steiner (Nachlassverein). – Mon père est souvent revenu sur la façon très différente dont Albert Steffen, Marie Steiner, Ita Wegman et Lili Kolisko ont lu les leçons de classe : Albert Steffen et Ita Wegman ‘humble, comme en-deçà du Seuil’ - Marie Steiner et Lili Kolisko en revanche ‘puissante, bouleversante, comme au-delà du Seuil’ ».286

La façon impressionnante dont Lili Kolisko a rempli la mission confiée par Rudolf Steiner a certainement contribué de manière décisive à ce que cette forme de transmission fût déjà ressentie universellement pendant l’année 1924 comme exemplaire. On peut se demander pourquoi Rudolf Steiner – si l’on fait abstraction du Provisorium [dispositif provisoire ] de Prague – n’a pas habilité d’autres personnes à lire les leçons de classe. La raison en est peut-être que Lili Kolisko le lui a demandé la première de tous dès février 1924 avec le but concret de transmettre les mantrams aux personnes qu’elle connaissait à Stuttgart.287 Il suivait son principe de développer l’Université « par en bas » à partir des besoins des membres. C’est ainsi qu’il répondit affectueusement au vœu enthousiaste de Lili Kolisko. Établir ce faisant un modèle général contraignant – comme on l’a montré ci-dessus – n’était sans doute guère dans ses intentions.

285 Husemann 1978, p. 53.
286 E. Husemann à J. Kiersch, 16/03/2003.
287 A pu aussi jouer un rôle le fait que Lili Kolisko, alors visiblement engagée depuis quelques semaines à Stuttgart avec quelques participants du cours aux jeunes médecins de janvier 1924, avait mis en route un groupe de travail, dans le cadre duquel elle donnait lecture d’extraits de ses transcriptions des cours-conférences encore non-disponibles autrement. (Selg 2005 b, p. 35).

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6.2 Hans Eiselt et son groupe à Prague (traduction Vincent Choinel)

Les 3 et 5 avril 1924, à l’occasion d’un congrès de la Société Anthroposophique en Tchécoslovaquie, Rudolf Steiner donna deux leçons de classe à Prague qui furent transcrites par Hans Eiselt et deux autres membres.288 Des lectures de ces transcriptions, ayant le consentement de Rudolf Steiner, furent tout d’abord données à plusieurs reprises par Ludwig Polzer à intervalles de quatre semaines, dans l’attente d’instructions supplémentaires de la part de Rudolf Steiner.289 Eiselt rapporte à ce sujet en 1930 : « À la question directe de savoir s’il était permis de prendre des notes des conférences, Rudolf Steiner nous avait répondu directement à l’époque : Oui ! Le Docteur a aussi su que les sténogrammes des conférences étaient retranscrits à la machine à écrire, il a su qu’on les traduisait en tchèque, il l’a après coup approuvé – c’était déjà à l’été 1924 –, et il a fait répondre par Günther Wachsmuth : Il est d’accord avec cela, et il a même, c’était à la fin de l’été 1924 si je ne me trompe pas, donné l’autorisation que ces conférences soient lues aussi à Brünn, à partir des transcriptions faites par nous. »290 Ce dispositif provisoire fut ensuite relayé à partir de novembre 1924, à nouveau avec le consentement de Rudolf Steiner, par les leçons de classe librement tenues du comte Polzer (v. infra chapitre 6.11).

 6.3 Adolf Arenson   (traduction Vincent Choinel)

 Adolf Arenson (1855-1936), auteur du fameux guide [Leitfaden ; fil conducteur] des cycles de conférences de Rudolf Steiner, fut tout d’abord actif au Chili comme commerçant, puis à Hambourg et Stuttgart-Bad Cannstatt comme compositeur indépendant. Dès 1904, en même temps que son futur gendre Carl Unger, il devint un élève ésotérique de Rudolf Steiner.291


288 GA 270/1, p.198.
289 Eiselt in G.u.V., 25/04/1930, p. 77 et 90.
D’après Polzer, les transcriptions de Prague ont été d’abord lues à intervalle de deux semaines par Hans Eiselt et d’autres personnes (Polzer au Vorstand, 27/02/1930. V. Annexe 24).
290 G.u.V., 25/04/1930, p. 77, Archiv Goeth.
291 R. Templeton in Plato 2003.

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Deux ans plus tard, il prit en charge une fonction dirigeante dans l’École Ésotérique en qualité de „Sub-Warden“ pour Stuttgart.292 Il collabora essentiellement à la construction de la maison de la branche de Stuttgart dans la Landhausstrasse où une salle particulière fut aménagée au sous-sol pour les cours de cette école. On pouvait donc s’attendre à ce que Rudolf Steiner l’encourageât en 1924 à collaborer aussi à la constitution de l’Université Libre de science de l'esprit. Mais comme Lili Kolisko avait déjà commencé à Stuttgart, au printemps 1924, avec la permission de Rudolf Steiner, à lire ses transcriptions des leçons de classe de Dornach au collège des professeurs de l’école Waldorf et envisageait déjà le cas échéant une extension du cercle des participants à l’ensemble des membres de la classe de Stuttgart, Arenson se trouva dans une situation difficile. Les tensions entre jeunes et anciens anthroposophes qui s’étaient fait jour à Stuttgart après l’incendie du Goetheanum et qui n’avaient été que temporairement surmontées par Rudolf Steiner – celui-ci faisant la proposition surprenante de laisser la jeunesse, aspirant à de nouveaux idéaux qui lui étaient propres, chercher son chemin particulier indépendamment des Anciens dans une « Société Anthroposophique Libre » – pesaient toujours autant sur le climat de ce lieu. Arenson rapporte plus tard dans une lettre à Albert Steffen que lui et Carl Unger avaient été interrogés par Rudolf Steiner pour savoir qui « on pourrait envisager pour la lecture des leçons de classe » à Stuttgart. « Je compris », ajoute-t-il, « à côté de Mme Kolisko ».293 Sur ce, ils avaient proposé « une personnalité véritablement neutre », par exemple Rudolf Maier. Mais Rudolf Steiner n’y donna pas suite. Le lendemain, tel qu’Arenson pense s’en souvenir, il avait déclaré lors d’un entretien avec des membres de Stuttgart : « Pour Stuttgart, j’ai prévu M. Arenson. N’est-ce pas, M. Arenson, vous êtes d’accord ? » Lui s’était alors levé, écrit Arenson, et avait dit : « Oui ». Dans une note manifestement lacunaire tirée du protocole de la séance en question autorisant une datation de l’événement au 10 avril 1924, on peut lire : « Par exemple, Mme le Dr. Kolisko transmet toujours les conférences des leçons de classe pour le collège des professeurs de la Libre École Waldorf, y inclus quelques autres amis de Stuttgart.

292 Cf. ci-dessus p. 28, note 28. Wiesberger in GA 264, p. 115, note 2. En outre, Arenson à Marie Steiner 22/02/1930, Archiv Nachl.
293 Arenson à Steffen, 28/02/1930, selon le protocole in G.u.V., 25/04/1930, p. 69s., Archiv Nachl.

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Un autre groupe de personnalités qui aspire à une transmission de ce genre est en cours de formation ici à Stuttgart. N'est-ce pas, M. Arenson ? (M. Arenson se lève et dit « Oui »).294 Même si dans cette note, la question à laquelle Arenson répond par « Oui » diffère du récit qu’en fit l’intéressé plus tard à Albert Steffen, l’intention de Rudolf Steiner de s’adresser à Arenson comme la figure centrale de la nouvelle initiative n’en est pas moins également évidente à cet endroit.295

On ignore encore jusqu'à présent comment le groupe « en cours de formation » en avril 1924, selon les propos de Rudolf Steiner, a évolué par la suite sous la direction d’Adolf Arenson ; ni même s’il a purement et simplement commencé son travail du vivant de Rudolf Steiner. Arenson en tout cas a intensément réfléchi à la façon dont il convenait de procéder. Il semble presque qu’il ait conçu la mission reçue par lui avec un « Oui » aussi lapidaire que solennel comme une incitation à un projet d’évolution très individuel dans le sens de la « tentative » de 1911 à laquelle il fut en effet associé de la même façon par une décision de Rudolf Steiner (cf. supra chapitre 3). En tout cas, il se sent poussé, deux ans plus tard, à communiquer dans une lettre circulaire adressée aux membres de l’Université les considérations correspondantes qui l’ont envahi après la mort de l’instructeur spirituel, en face de la situation modifiée du tout au tout. En mai 1925, Ita Wegman avait commencé à tenir des leçons de classe sous la forme de lectures des transcriptions de Dornach. Au printemps 1926, Marie Steiner et Albert Steffen l’avaient suivie dans ce sens. Dans cette perspective, Arenson écrit maintenant au sujet des leçons de classe : « On les communique aux personnes appartenant à la première classe de l’Université en donnant lecture de leur énoncé mot pour mot ; […] Mais pour l’avenir, notre travail à leur égard ne doit pas s’épuiser ainsi. Elles aussi doivent être une semence de l’esprit à laquelle nous donnons une âme par notre propre travail créatif. »296

 294 Notes de l’entretien avec les personnes de confiance de Stuttgart, 10 avril 1924. In : GA 260a, p. 480. Il s’agit ici de ce qu’on appelle le « Cercle des trente » qui s’intitula à partir de l’été 1923 le « Cercle de confiance des institutions de Stuttgart » (GA 259, p. 832ss.)
295 La relation de la suggestion de Rudolf Steiner par Arenson est également mentionnée dans la mise au point d’Albert Steffen du 28/02/1930 et le rectificatif qui l’accompagne (Steffen au Vorstand, 28/02/1930 et 01/03/1930, Archiv Goeth.). Marie Steiner la cite de surcroît dans sa lettre à Arenson du 10/10/1930, Archiv Goeth.
296 Lettre circulaire adressée aux membres, octobre 1926, Annexe 18. Les réserves perceptibles dans la lettre circulaire d’Arenson à l’égard de la nouvelle pratique de lecture des textes et sa recherche de formes de travail porteuses d’avenir furent interprétées, dans le cadre des confrontations décrites au chapitre 5, comme une attaque massive à l’encontre du legs spirituel de Rudolf Steiner. Sur les controverses prolongées en résultant, voir Kolisko 1961, p. 158ss ; J. v. Grone : Aux directeurs (Leiter) de branche et aux membres de la Société allemande (17/02/1927), Archiv Goeth.; L. Werbeck-Svärdström : À propos de la crise dans la Société anthroposophique. Facsimilé du manuscrit 1927, Archiv Goeth. ; Marie Steiner : Un spectacle de fantômes. Une orientation pour les membres 1927. Archiv Nachl.

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Dans ce sens, il est possible qu’Arenson, sans disposer des transcriptions des leçons de classe de Dornach, ait cherché en toute discrétion pendant des années, de concert avec un petit nombre d’amis, un développement supplémentaire de la pratique méditative des mantras de l’Université. Il a recommandé à Dornach, indépendamment de Lili Kolisko, des personnes postulant leur admission à la classe, il y était donc considéré comme une personne de confiance pour les questions concernant l’Université.297 En 1930, dans une lettre adressée à Marie Steiner, il proteste énergiquement contre la rumeur alléguant qu’il aurait demandé à Rudolf Steiner l’autorisation de donner lecture des leçons de classe et que celui-ci la lui aurait refusée. Il n’avait, quant à lui, même pas envisagé de poser une telle question. Et il ajoute : « Je vous rapporterai encore verbalement bien des choses qui sont en parfait accord avec le fait que le Dr. Steiner m’a dit un jour sans y avoir été sollicité : les interdictions qu’il avait émises concernant la transmission des paroles (Sprüche) des leçons de classe ne s’appliquaient bien sûr pas à moi. Et également qu’il me fit communiquer plus tard : il était tout à fait d’accord pour que Margarete Kreuzhage me transmette à chaque fois le contenu des leçons de classe après leur lecture par Lili Kolisko. »298

Sommes-nous en droit de conclure de ces allusions que Arenson non seulement transmit des demandes d’admission et mena des entretiens à cet effet mais qu’il dirigea aussi, tout comme les autres « transmetteurs » institués (investis) par Rudolf Steiner, un cercle de méditation ou d’étude qui s’occupait librement des mantras de la classe en s’aidant des indications tirées des lectures de Lili Kolisko ?

297 Cf. par exemple Arenson au Vorstand, 23/08/1925, Archiv Goeth.
298 Arenson à Marie Steiner, 22/02/1930. Archiv Nachl. Une lettre de Mme Kreuzhage à Ita Wegman du 23/12/1924, dans laquelle elle demande la permission de « raconter dans tout [leur] contexte » les contenus des leçons lues par Lili Kolisko à Arenson (il recevait déjà les mantras par Carl Unger) porte de la main de Rudolf Steiner la mention : « C’est bien qu’elle le fasse R. St. »
(Kreuzhage à IW, 23/12/1924, Archiv Goeth.).
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 Il fit en tout cas partie des quatre personnes en faveur de qui Marie Steiner prend position de manière récurrente pendant les confrontations pour le privilège de lecture du Vorstand de Dornach en 1930. Dans une lettre à Albert Steffen, elle nomme comme étant les personnes « que Rudolf Steiner avait désignées pour le travail ésotérique avec les membres », outre H. Collison pour l’Angleterre, Mme Geelmuyden pour la Norvège, Mme Gunnarsson pour la Suède, en premier lieu « M. Adolf Arenson pour Stuttgart ». « Ce sont les personnes qui se sont vues affectées ce travail par Rudolf Steiner lui-même. »299

Steffen reçoit simultanément une lettre signée par quatre-vingt-cinq membres de l’Université originaires de Stuttgart dans laquelle il lui est demandé de mettre à la disposition d’Arenson les conférences de la classe.300 Il soutient cette lettre par un vote/voeu correspondant à la réunion des secrétaires généraux et des comités nationaux en avril.301 La décision concernant la demande de Stuttgart semble alors avoir encore traîné en longueur pendant quelques mois. En octobre, Marie Steiner écrit qu’Arenson veuille bien se décider lui-même puisqu’elle-même est d’accord, en même temps que Steffen et Wachsmuth, pour qu’il lise les leçons de classe, mais pas Wegman et Vreede.302 Arenson s’est alors manifestement décidé à donner suite à cette proposition et à la suite de quoi a reçu les textes. Fin janvier 1931, il écrit soulagé à Marie Steiner : « Il y a beaucoup de gratitude parmi les gens du fait que l’occasion est enfin donnée de prendre connaissance de l’ensemble du texte des leçons de classe.303 Ne dit-il pas de ce fait aussi qu’il a déjà transmis auparavant une partie du texte, à savoir les mantras ?

 Une dernière trace de l’activité de lecture de Adolf Arenson se trouve dans un communiqué datant de 1932 : « Reprise des lectures des conférences de la classe le samedi 17 septembre à 5 heures de l’après-midi. Adolf Arenson, Stuttgart, Landhausstraße 70. »304 L’éminent ésotériste était alors dans sa soixante-dix-huitième année. Il échappa à la persécution de la dictature national-socialiste du fait de sa mort le 26 décembre 1926, pendant les Nuits saintes.

299 Marie Steiner à Steffen, 17/03/1930.
300 G. Herberg e.a. à Steffen, 17/03/1930, Archiv Goeth.
301 Protocole G.u.V., 25/04/1930, p. 68.
302 Marie Steiner à Arenson, 10/10/1930, Archiv Goeth.
V. aussi à ce sujet Marie Steiner à Steffen, 10/10/1930, Archiv Goeth.
303 Arenson à Marie Steiner, 25/01/1931, Archiv Goeth.
304 Archiv Goeth.

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6.4 Helga Geelmuyden  (traduction Vincent Choinel)

Rudolf Steiner s’est rendu de très bonne heure en Norvège, en 1908, et ensuite presque chaque année jusqu'en 1913. C’est ce qui fit que, à côté de son activité publique de conférencier dans ce pays, le travail au sein de l’École Ésotérique commença lui aussi relativement vite et avec un large effet. Helga Geelmuyden (1871-1951) en fut partie prenante, y jouant un rôle porteur. Une profonde amitié la lia à Marie Steiner jusqu'à la mort de cette dernière [Marie Steiner mourut en 1948 ; ndt]. C’est elle qui traduisit en norvégien « Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ? » et d’autres œuvres de Rudolf Steiner, et qui travailla à la rédaction de la revue « Vidar » fondée dès 1915, mais aussi en qualité de responsable à la branche d’Oslo et à la société anthroposophique du pays.305 Lors de la conférence de Arnheim en juillet 1924, elle reçut de Rudolf Steiner la mission de transmettre les mantras de l’Université Libre aux membres norvégiens de la classe, plus d’une centaine, sans qu’il ait mis à sa disposition pour cela les transcriptions des leçons de Dornach. « Mais cela va être très difficile » dit-elle alors à Rudolf Steiner, comme l’a rapporté à plusieurs reprises Jörgen Smit. « Certes » fut sa réponse, « mais petit à petit cela ira mieux. »306 Geelmuyden effectue donc au cours des mois qui suivent tous les préparatifs nécessaires. Les membres admis jusque là à l’université sont alors invités à la première leçon de classe de Norvège pour le 14 mars 1925.307 S’adressant à Marie Steiner, Geelmuyden formule plus tard le souhait de pouvoir venir entendre les leçons à Dornach, « là où l’on peut aussi redonner ce que le Docteur a dit au sujet des mantras ». « Car », poursuit-elle, « le Docteur m’a prescrit d’utiliser les mantras en tant que textes et d’en parler, ce qui me confère une responsabilité extraordinaire. Mais je n’ai pu assister qu’à une partie des leçons. »

305 Terje Christensen in Plato 2003.
306 Oddvar Granly à J. Kiersch, 30/12/2002.
307 « Til de norske medlemmer av ferste klasse av den frie heiskole for aandsviden-skap. Ferste klasse av heiskolen holder sin
lste time i Norge lerdag den 14de mars kl. kvarter over seks precis i Oscàrsgate 10. Notisbok medbringes. Det blaa medlemskort forevises ved indgangen. Deren stenges precis! Helga Geelmuyden» (mitgeteilt von Oddvar Granly). [En norvégien dans le texte : « Aux membres norvégiens de la première classe de l’Université libre pour la science de l'esprit. La première classe de l’université tiendra sa première leçon en Norvège samedi le 14 mars à six heures et quart précise, Oscàrsgate 10. Apporter un cahier. Présenter la carte de membre bleue à l’entrée. Fermeture des portes à l’heure dite ! Helga Geelmuyden » (communiqué par Oddvar Granly).
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Et aussitôt elle demande, demande qu’elle ne cesse d’adresser au cours des années suivantes à la direction de l’université à Dornach et à Marie Steiner personnellement, si elle ne pourrait pas être aidée en quelque façon dans cette situation difficile. En même temps, elle ressent une sorte de coresponsabilité pour poursuivre l’évolution du travail de l’université à partir du centre. « Si l’on devait se réunir à nouveau pour trouver les moyens d’une continuation féconde de l’œuvre de Rudolf Steiner, les transmetteurs des enseignements de la classe seront peut-être admis eux aussi à des conférences intimes ? » Dans toutes ces considérations pointent des inquiétudes concernant l’évolution des événements à Dornach pendant l’hiver 1925/1926.308

         Au printemps 1927, Helga Geelmuyden est en droit de considérer tout d’abord comme remplie la mission difficile reçue de Rudolf Steiner. « Nous avons avancé lentement mais mi-février, les derniers mantras seront transmis par mes soins. J’ai ainsi rempli la promesse donnée au Docteur – transmettre les mantras aux élèves reconnus par lui. » Elle ne voit pas de poursuite possible à ce travail du fait de certaines tensions dans la collaboration avec Karl Ingerö, le secrétaire général de la société anthroposophique norvégienne. « Pour le travail ésotérique, je trouve quand même absolument nécessaire une atmosphère [état d'esprit] objective s’élevant au-dessus de tout facteur personnel. […] Si je continuais à diriger des leçons de classe, il faudrait précisément que ma transmission puisse prendre une plus grande place [c'est-à-dire sans doute : ses explications sur les mantras nécessiteraient un élargissement ; note de l’auteur] que cela ne serait possible dans ces conditions. C’est en effet aussi le mandat du Docteur qui était mon unique légitimité pour travailler ésotériquement dans le groupe. Je l’ai reçu parce qu’autrement, les élèves d’ici n’auraient pas pu recevoir les mantras. Par ailleurs, je ne voudrais pas m’en aller dans ces circonstances difficiles. »309 Geelmuyden confirme sa décision en mars 1927 et espère tout d’abord une visite de Marie Steiner pour la poursuite du travail de classe.310 Il n’est pas explicité clairement si elle-même va tout de même reprendre encore une fois le flambeau au cours des deux années suivantes.

308 Geelmuyden à MSt, 22/02 [1926], Archiv Nachl. Dans la même lettre, Geelmuyden rapporte que sa correspondance avec la direction de l’université était transmise du vivant de Rudolf Steiner par Guenther Wachsmuth, mais que plus tard, à la demande de celui-ci, elle est allée à Ita Wegman, puisqu’en effet – aurait écrit Wachsmuth – « Herr Doktor Steiner a expressément chargé Madame le Dr. Wegman de la direction du travail ésotérique ». Nous n’avons pas connaissance jusqu'à présent de la lettre en question de Wachsmuth.
309 Geelmuyden à MSt, 08/12/1926, Archiv Nachl.
310 Geelmuyden à MSt, 10/03/1927, Archiv Nachl.

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         Elle reçoit un nouveau choc du fait que dans la Suède voisine, Anna Gunnarson-Wager est habilitée par Marie Steiner et Albert Steffen à la Pentecôte 1929 à lire au nom de Marie Steiner deux leçons de classe dans la version intégrale de Rudolf Steiner (cf. ci-dessous p. 140). Elle ne mentionne pas l’événement mais en a bien sûr entendu parler. Dès lors, Geelmuyden insiste avec une intensité croissante pour une régulation fondamentalement nouvelle de ces questions par le Comité directeur de Dornach. Elle se sent tout d’abord désagréablement affectée par le fait que Marie Steiner se demande si Anna Gunnarson-Wager ne devrait pas prendre en charge le travail de l’université pour toute la Scandinavie. Elle précise ouvertement, quoiqu’avec retenue dans la forme, qu’en tant que femme investie par Rudolf Steiner lui-même et appréciée par les membres norvégiens, elle n’entend pas consentir à une régulation de ce genre. « Comme l’on souhaite ici que je continue à transmettre les leçons de classe et que je considère comme nécessaire de donner, en tant que prémisse fondamentale (Grundlage), aux nouveaux admis les premières paroles, j’ai soumis au Comité directeur de notre groupe la question que vous avez abordée avec moi lors de votre visite. Donc la question de savoir si l’on serait d’accord ici pour que Mme Gunnarson de Suède soit chargée de transmettre les leçons de classe pour tout le Nord. On a toutefois exprimé le souhait bien déterminé qu’il y ait ici une personnalité qui avait jusqu'à présent transmis les paroles à la demande de M. le Docteur Steiner et que celle-ci aimerait aussi être en mesure de poursuivre cette activité si on se décidait à fournir une aide précieuse grâce aux versions authentiques. On a fait observer qu’il y a ici plus de cent élèves qui souhaitent recevoir ces versions dans leur propre langue. On a eu aussi des doutes puisqu’il s’agirait tout compte fait d’un voyage long et coûteux si l’on était dépendant de Mme Gunnarson peu connue des membres ici. Cela compromettrait sans doute la régularité des leçons. J’aimerais bien savoir ce que le comité directeur décide puisque je suis censée dans ce cas prendre le relais de Mme G., mais préfère dès maintenant me retirer. Si l’on reçoit les transcriptions en Suède sans que nous soyons dans la même situation, je le ferai de toute façon. »311

         L’indignation contenue qui ressort de cette lettre s’est peut-être encore amplifiée du fait de ne recevoir aucune réponse pendant des mois.

311 Geelmuyden à MSt, 08/09/1929, Archiv Nachl.
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C’est ainsi qu’elle écrit en décembre 1929 à Hélène Finckh, la sténographe des leçons de classe et très proche collaboratrice de Marie Steiner, et exprime ses préoccupations quant à la coopération du « Comité directeur ésotérique » avec les « transmetteurs des contenus ésotériques ».312 Trois semaines plus tard, elle demande très directement au Comité directeur de Dornach de lui confier pour en donner lecture les transcriptions des leçons de classe. Ita Wegman qui rappelle la chose en comité, saisit cette occasion pour se prononcer en faveur de la restriction des lectures des textes au cercle des membres du comité directeur.314 La décision à ce sujet tarde à venir. Marie Steiner est d’avis que le privilège de lecture du comité directeur ne peut plus être maintenu.315 Mais on ne prend tout d’abord aucune décision, même pas en ce qui concerne l’activité de lecture d’Adolf Arenson,  Lili Kolisko et Ludwig Polzer.316

         Ainsi Geelmuyden se décide-t-elle à aborder ouvertement le problème lors de la réunion des secrétaires généraux et des comités directeurs des sociétés de pays fin avril 1930. Elle en fait une question de principe et se prononce pour intégrer dans la prise de décision les collaborateurs de l’université encore investis par Rudolf Steiner lui-même situés à la périphérie du mouvement anthroposophique. Son discours engagé, improvisé dans une langue allemande qui ne lui est pas complètement familière donne une image multicolore de la situation du moment, compte tenu en particulier de la relation difficile et mal clarifiée, entre « centre » et « périphérie ».

         Elle commence par s’exprimer sur la situation du « comité directeur ésotérique ». « On en a parlé à ce sujet comme s’il devait être question d’y voir régner une unicité d’opinion. Ce n’est naturellement pas le cas, et ne peut pas non plus être le cas. Mais ce que je voudrais souligner, ce serait qu’un comité directeur ésotérique ne pourrait à aucun moment être une formation rigide. Il a été appelé à la vie par Rudolf Steiner à un moment déterminé depuis le monde spirituel, c’est ce qui nous est dit. Eh bien, il se tenait au milieu. Mais ce dont il s’agit c’est qu'une telle formation doit croître, se développer et prospérer. Et comment cela peut-il être nourri ? Cela peut être nourri par la confiance. Et cela doit être traversé par la substance de vie de la vérité et de la confiance.

312 Geelmuyden à MSt, 22/12/1929, Archiv Nachl.
313 IW à MSt, 19/04/1930, Archiv Goeth.
314 Albert Steffen sur la séance du comité directeur du 19/02/1930, Archiv Goeth.
315 MSt à Steffen, 17/03/1930, Archiv Goeth.
316 Protocole du comité directeur, 15/04/1930, Archiv Goeth.

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 Il y a là certains symptômes maladifs qui sont vraiment à prendre très au sérieux, de sorte que l’on a pu déjà soulever la question : s’agit-il de la possibilité d’une guérison de l’intérieur, ou est-ce que la situation est telle qu’il devrait être question d’une intervention chirurgicale ? Cette question, à mon avis, devrait en fait être soulevée dans toute sa gravité, en pleine conscience de ses responsabilités, par chacun dans cette assemblée, avant tout naturellement par chaque membre du comité directeur. Je suis en mesure de ressentir que la situation qui existe maintenant n’est pas profitable pour le travail, le travail ésotérique dans les pays. Je pense que pour qu’il soit possible de poursuivre le travail ésotérique après la mort de Rudolf Steiner, il faut qu’il existe une entente entre ceux qui sont [ont été ? ; ndt] chargés par Rudolf Steiner d’être actifs dans ce travail. Tel que les choses se passent maintenant, il n’y a en fait pas d’unicité dans le travail. Et on peut dire qu’on s’est réclamé du fait que Rudolf Steiner a souhaité que ce qu’il a donné ésotériquement ne soit pas retransmis mis à part les mantras par d’autres personnalités, mais que le contenu ésotérique soit élaboré de telle sorte qu’une activité personnelle soit peut-être tout de même cultivée dans le travail. C’est ainsi que je l’ai conçu et tenté de le faire dans ma situation – Mais tel que cela a ensuite été poursuivi de la part du comité directeur, on s’est tout de même écarté de ces principes. Et maintenant la situation existe que les personnalités qui ont été les plus proches du Docteur et devraient être le plus en mesure de déployer ce travail si activement, que celles-ci en fait, elles qui devraient être le plus en mesure d’en porter la pleine responsabilité, ont tout de même été obligées de se résoudre à reconnaître le fait qu’il y avait trop de difficultés sur le chemin. Elles ont rompu avec les principes de Rudolf Steiner. Or, il existe bel et bien ce fait que d’autres qui étaient moins en mesure de porter cette responsabilité pleine et entière l’ont tout de même tenté en toute humilité ; eux ressentiraient beaucoup cette contradiction. Et je pense qu’il faudrait que de la part du président du comité directeur de Dornach qui est tout de même celui qui doit prendre l’initiative ici, il faut qu’il se passe quelque chose de son côté qui assure une unicité de ce travail – pas une unicité dans le genre que tous disent la même chose et donnent [transmettent ; ndt] la même chose, mais dans le sens du Dr. Steiner, le travail spirituel trouve son fondement dans le fait que quelque chose découle des individualités. Si l’on est supposé être confiant que le nécessaire viendra des différentes individualités pour continuer à soutenir ce travail, il faudrait alors que cela soit recherché a fortiori auprès du comité directeur de Dornach.

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Si nous sommes supposés en rester là et nous méfier de croire encore en cette possibilité venant du monde spirituel, alors il faudrait faire appel aux représentants des différents pays. »317

         Dans la suite du débat, qui traite de la question de la direction de l'université et des compétences d’Ita Wegman en matière de direction (Führung), Geelmuyden décrit sa détresse en termes pleins d’émotion. « En fait, il me semble que la plus grande responsabilité ne consisterait pas dans le fait de disposer d’un droit à lire ces papiers, mais en fait qu’une lourde responsabilité nous a été assignée, nous qui avons été désignés par le Docteur, celle de parler des mantrams à partir de son propre travail ! Je ne dis pas que j’aurais été capable de dire oui à cette responsabilité si j'avais pu concevoir en ce qui concerne le Docteur qu'il n'ait plus du tout la possibilité de venir nous voir et de continuer à la mettre en place. Je l’ai considéré à l’époque comme une tâche dont on me chargeait parce que, précisément, j’étais là et j’ai eu l’initiative de dire : ce serait si important pour moi – lorsqu’il a dit [sans doute lors de l’affectation de sa mission à Geelmyuden à Arnheim en juillet 1924, cf. ci-dessus] qu’il ne pourrait pas venir tout de suite – mais qu’un des membres du comité directeur avait quand même le droit de recopier les mantras. Alors le Docteur a dit, en mettant sa liste de côté : Vous avez le droit ; vous les donnerez à tous ceux qui sont admis chez vous comme membre de la classe. Et je lui ai demandé : De quelle façon cela devrait-il se faire ? Et il a dit, vous devez étudier les mantras, et il faut que vous en parliez. Eh bien, cette responsabilité était bien plus grande que les facultés dont je dispose pour la porter. Mais j'ai essayé de travailler à fond toujours avec la plus grande véracité ce que je devais reconnaître à partir des processus d'initiation qui sont tout de même bien donnés dans les mantras. Or, en fait, la difficulté n’a cessé de s’accroître. Elle s’est accrue aussi pour la raison qu’on a procédé différemment, parce que les choses, précisément, étaient relues et relues par le Docteur et que tout de même dans la société, il arrive souvent qu’on ait du mal à reconnaître ce qui provient de visées individuelles et qu’on ne s’en tienne pas toujours exactement aux paroles du Docteur. C’est ainsi que j’ai tenté de le faire, à plusieurs reprises : une fois qu’on a rompu avec le principe que les transcriptions n’existaient pas [ndt : allusion à une formule de Rudolf Steiner disant que : « ces textes n’existent pas » ? ; source à vérifier ; ndt], alors il faudrait, nous qui avions en fait plus besoin d’aide, il faudrait qu’on nous aide.

 317 G.u.V., 25/04/1930, p. 41s. Archiv Goeth.
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Je pense précisément qu’en fait c’est une trop grande charge de responsabilité pour nous, qui n’avons jamais travaillé à ce point avec le Docteur, et que sait le comité directeur à Dornach de ce qu’on dit sur les mantras ! Il pourrait même se faire que ce qu’on dit sur les mantras ne soit pas juste. Je pense donc que, si on nous considère tout simplement comme indignes pour ce travail, alors nous devrions, soit être obligés de mettre complètement un terme à une prestation, soit il faut que vous nous aidiez, il faut que vous nous aidiez d’une façon ou d’une autre ! Donc, ces transcriptions sont là, [elles] ne sont assurément pas la propriété privée de Mme Dr. Wegman, et elles peuvent être lues par les membres du comité directeur, alors elles peuvent aussi être lues par les collaborateurs désignés par le Docteur. » 318

         Le fait que Geelmuyden ne parle pas seulement pour elle-même en cette affaire ressort nettement d’un voeux/vote qui suivit, celui d’E. A. K. Stockmeyer, le célèbre professeur Waldorf de Stuttgart : « J’aimerais bien demander si le comité directeur va se concerter à ce sujet, si on pourrait avoir des éléments d’orientation à ce sujet, si des démarches pourront être entreprises prochainement concernant les besoins de ces membre habitant à une grande distance en matière de transmission des leçons de classe, que ce soit par leur lecture ou sinon une restitution libre. Nous voudrions vraiment demander cela, car il en est tout de même certainement ainsi que les personnalités qui ont jusqu’à maintenant l’autorisation de le faire, sous une forme ou une autre, ne suffisent pas encore pour la satisfaction de ce besoin, et il me semble en effet qu’il y a là quand même une tâche importante qui nous attend, eu égard à l’importance de la première classe pour la continuation de la Société. »319 D’autres voeux s’ensuivent, plaidant pour une extension du privilège de lecture.

         Le comité directeur de Dornach – déchiré en son sein par les brouilles, comme il l’est – n’est pas capable à l’époque de décider de se saisir de manière constructive des questions pressantes issues de la périphérie. Geelmuyden obtient néanmoins de Marie Steiner la permission de lire pour elle-même lors d’un séjour à Dornach les transcriptions des leçons de classe de Rudolf Steiner. Elle présuppose ce faisant qu’Ita Wegman est d’accord. « Elle a tout de même bien dit de son propre chef : même si à son avis les transcriptions des textes ne pourraient pas être polycopiées pour les transmetteurs des groupes – il s’agissait d’une question de  M. Smitt à Bergen – là où j’étais ici [à Dornach], je devais les étudier moi-même. »

318 Ibidem, p. 75ss.
319 G.u.V., 25/04/1930, p. 93.

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– « Donc », poursuit-elle, puisque manifestement même Albert Steffen a approuvé, « il semble que toutes les personnalités faisant autorité veuillent me procurer de l’aide. »320 À vrai dire, avec tout cela, Geelmuyden ne dispose toujours pas des textes complets des leçons de classe. En juillet 1930, elle s’en enquiert prudemment et demande si besoin est à pouvoir prendre des notes lors des lectures prochaines de Marie Steiner en Norvège.321 En octobre, s’offre enfin la possibilité tant attendue de pouvoir lire au moins exceptionnellement des conférences de la classe. Marie Steiner doit annuler le voyage prévu en Norvège. « Pourrais-je », écrit alors Geelmuyden, « pour ce cas exceptionnel où quatre leçons sont promises, obtenir l’autorisation de lire des conférences de la classe ? Quand je présente librement, je dois passer beaucoup de temps à préparer chaque leçon. » Dans la même lettre, elle mentionne qu’elle a reçu entre temps plusieurs conférences afin de préparer son travail de traductrice pour les leçons de Marie Steiner.322 Quelques jours plus tard, elle remercie Marie Steiner et Albert Steffen pour la « permission » tant attendue « de pouvoir lire les leçons de classe » – il s’agit en la circonstance de les traduire.323 Il y a matière à réflexion dans ce qu’elle écrit quelques mois plus tard à l’amie vénérée : « Nous devons être reconnaissants qu’il nous soit permis de recevoir les textes des leçons de classe, là on n’a pas à craindre que s’y mêlent des spécificités personnelles gênantes, et pourtant le fait d’être obligée à un travail personnel a été très stimulant pour moi. »324

         Le sentiment, tangible dans ces paroles, de se voir confier quelque chose de précieux devient pour elle des années plus tard une sensation de culpabilité oppressante. « Une difficulté », écrit-elle à Marie Steiner, « est que je n’ai pas rempli la tâche tel que l’instructeur me l’a assignée : celle de transmettre les méditations à partir de mon propre travail et de développer ainsi le travail de classe de façon vivante… Cela aurait peut-être été pourtant plus juste et plus stimulant – en tout cas pour le transmetteur et peut-être d’une façon générale – si en confiance avec les puissances aidantes on avait tenu cela [les leçons ; ndt] d’une façon plus autonome, comme le Docteur le souhaitait. »325

320 Geelmuyden à MSt, 28 [29 ?]/05 [1930], Archiv Nachl.
321 Geelmuyden à MSt, 19/07/ [1930], Archiv Nachl.
322 Geelmuyden à MSt, 07/10 [1930], Archiv Nachl.
323 Geelmuyden à MSt, 12/10/1930, Archiv Nachl.
324 Geelmuyden à MSt, 23/04 [1931], Archiv Nachl.
325 Geelmuyden à MSt, 30/09/1947. Archiv Nachl.

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         À mentionner encore, le fait que le travail de l’ancienne École Ésotérique, dans laquelle Helga Geelmuyden – à côté de Richard Eriksen, Marta Steinsvik et Ole Reitan – exerçait des responsabilités en tant que « superviseur » (Aufseher), a continué à être pratiqué avec le consentement de Rudolf Steiner durant de nombreuses années même après la fondation de l’Université libre de science de l'esprit. La première leçon dans le cadre du Service Memphis-Misraïm (Cf. supra chapitre 2) avait eu lieu à Oslo (Kristiania à l’époque) le 16 mai 1909. Jusqu’en 1914, trente-deux personnes y avaient été admises dans les trois départements, dont trois dans le troisième degré. La première leçon de l’École Ésotérique (ES) eut lieu le 16 juin 1910.326 La même année, la Norvège comptait environ cinquante élèves de l’ES, plus de la moitié des effectifs de la Société Théosophique à ce moment là. Bien que Rudolf Steiner eût solennellement dissous le cercle du culte de connaissance à Oslo en décembre 1921327, il autorisa Mme Nanna Thorne à poursuivre les leçons de l’École Ésotérique, [activité] pour laquelle des exposés des anciennes leçons furent mis à sa disposition depuis Dornach.328 Geelmuyden écrit à ce propos à Marie Steiner : « Dans le dernier entretien que j’ai eu avec lui à Arnheim, après qu’il m’eut délégué la transmission des leçons de classe, le Docteur m’a dit, répondant à ma question concernant Mlle Thorne : Mademoiselle Thorne peut tout d’abord continuer son activité, et Ceux qui vont chez elle peuvent aller chez elle ; Ceux qui vont chez vous peuvent aller chez vous. – J’ai trouvé cela difficile, ayant le sentiment d’une scission nuisible. Espérant que le Docteur se rendrait encore lui-même à Oslo pour mettre en place l’activité ésotérique, je n’en fis pas état et dis simplement que Mademoiselle Thorne pouvait continuer en toute quiétude. Je ressentis aussi cela comme une bonne chose, que ce travail se fasse à côté du mien, puisque je ne possédais pas les textes et me trouvais vraiment devant une tâche difficile.

         Mais la scission viendra peut-être quand même, peut-être plongée par manque de conscience dans des émotions personnelles, que sais-je. Il devrait y avoir, matériellement, plus de discernement. Comme je vous l’ai déjà dit par le passé, je ne trouve pas bien que Mademoiselle Thorne donne le plus possible d’anciens mantrams, il faut les écrire, et les élèves ont des livres pour ces leçons. On est complètement dérouté, on ne prend de loin pas assez au sérieux les paroles de la classe parce qu’on ne peut pas tout gérer.

326 GA 266/2, p. 56ss.
327 GA 265, p. 451.
328 Oddvar Granly à J. Kiersch, 30/12/2002 et 02/01/2003.

135

         Sinon, j’apprécie la façon dont Mlle Thorne rend d’anciennes conférences ésotériques avec une grande chaleur personnelle. »329

Dans une lettre ultérieure, Geelmuyden ajoute : « J’ai eu, à dire vrai, l’impression que le Docteur tolérait plus ces leçons provisoirement par égard, pour Mlle Thorne et des âmes apparentées, que ce n’était légitime, une fois qu’existait l’École de Michaël. »330

329 Geelmuyden à MSt, 02/06 [1929?], Archiv Nachl.
330 Geelmuyden à MSt, 23/04 [1931], Archiv Nachl.

6.5 Anna Gunnarsson Wager  (traduction Vincent Choinel)

Anna Gunnarsson Wager (1873-1957) fut une figure centrale du mouvement anthroposophique en Suède.331 Elle y prenait déjà une part active lors de la fondation de la société de ce pays en 1913, après avoir assisté au Congrès Théosophique de Budapest en 1909 et y avoir été profondément impressionnée par une conférence sur la christologie de Rudolf Steiner. Membre du comité directeur de la société suédoise, également secrétaire-générale à partir de 1930, elle a porté de vastes responsabilités en ce qui concerne le travail anthroposophique dans son pays, organisé des manifestations, parmi lesquelles en juillet 1914 les conférences pour les membres « Le Christ et l’âme humaine » à Norrköping, dirigé une maison d’éditions et une revue et traduit de nombreux textes de Rudolf Steiner. Une intime relation d’amitié s’est développée avec Marie Steiner. Gunnarsson a été de très bonne heure une élève ésotérique de Rudolf Steiner. C’est à partir de là qu’on s’explique la sûreté et l’autonomie avec lesquelles, après avoir participé à tout de même six leçons de classe de Rudolf Steiner lui-même à Breslau et Dornach et avoir été probablement mandatée par lui à cette occasion, elle prend en charge en octobre 1924 avec l’autorisation d’Ita Wegman la tâche de transmettre à Stockholm à tout d’abord dix membres les mantras de l’université. Sa lettre du 21 janvier 1926 adressée au comité directeur de Dornach à ce sujet donne un aperçu des problèmes qui apparaissent à cette occasion. Le cercle des dix avec lequel elle travaille régulièrement durant tout l’hiver s’agrandit, passant à vingt-quatre membres dont plusieurs ne comprennent pas suffisamment l’allemand. Elle sait se débrouiller .

331 Les données qui suivent d’après E. Carlgren in Plato 2003.
136

« Je suis bien sûr restée fermement attachée au principe qu’il fallait que l’on fasse CET effort de les [les mantras] copier et d’essayer de les lire AUSSI en allemand, mais je leur ai fourni pour les aider une traduction / en accord avec Madame Dr. Wegman332 / et à chaque fois, la séance suivante – après qu’ils aient travaillé seuls dans l’intervalle avec [les mantras] – je leur ai parlé et donné des explications sur la précédente leçon. Avec toujours les mantrams en allemand lentement et solennellement / lecture : commencé par : Ô Homme connais-toi / jamais laissé prendre des notes / en clôture Âme de l’homme, version ésotérique [allusion manifestement à l’invocation des trois hiérarchies angéliques dans la version non publiée initialement des paroles de la Pierre de fondation du Congrès de Noël]. Les signes, là où ils sont donnés, je les ai dessinés au tableau, mais jamais montrés, puisque personnellement, je ne les ai jamais vus faire par le Docteur, et que je ne savais pas avec certitude à l’époque s’il fallait les comprendre comme une image en miroir ou DEVANT la personne [sic]. »333 À l’été 1925, elle interrompt son activité de transmetteur – « mon intention n’était pas non plus de poursuivre davantage – puisque tout maintenant était transmis » – mais se décide pourtant, à la demande des membres, pour une reprise à laquelle viennent se joindre vingt participants supplémentaires. Elle tient des leçons complémentaires à Malmö et à Norrköping. « Nous commençons à Stockholm avec environ 10 nouveaux le 31/01 [1926] – où les plus anciens pourront y assister à nouveau, s’ils le veulent. »

         Avec une franchise des plus réjouissantes, elle en vient finalement au « but réel » de sa lettre : « Pour que l’école ésotérique puisse prendre TOUT son sens pour nous, il faut assurément qu’une possibilité soit donnée pour que nous puissions nous aussi assister tôt ou tard aux conférences d’explication du Dr S[teiner], que cela se fasse par la remise de transcriptions directes, par lettres circulaires, par l’instruction de certaines personnalités désignées à cet effet dans chaque pays, par exemple pour qu’elles aient le droit de lire les conférences à Dornach et de prendre des notes, ou d’une autre façon.

332 Wegman écrit à Gunnarsson le 16/10/1924 : « Vous pourriez déjà remettre des traductions des mantrams en suédois à ceux qui les demandent et ne comprennent pas suffisamment l’allemand. Mais il faudrait tout de même essayer de faire la méditation des mantras en langue allemande, parce que le rythme a tout de même là un grand effet. Des membres qui ne possèdent pas la langue allemande peuvent méditer dans la traduction. » (Archives IW).
333 Gunnarsson au comité directeur, 21/01/1926, Archiv Nachl.

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Il ne suffit pas à la longue de dépendre exclusivement des leçons de classe de Dornach –même nous qui comprenons l’allemand et pouvons faire le voyage en recevons ainsi tout au plus 2 ou 3 par an – ni non plus que l’on vienne chez nous de Dornach, peut-être une fois tous les dix ans, les donner en allemand – voilà effectivement ce que nous aimerions demander en plus pour nous comme leçons particulièrement solennelles !

         Si nous obtenions par exemple les transcriptions littérales, il va de soi que tous ceux qui comprennent l’allemand / et les autres aussi / voudront les entendre lues littéralement. Mais il va tout autant de soi, me semble-t-il, que les autres en obtiennent le contenu transmis dans leur langue. J’ajouterai seulement que, au cas où cette mission devait m’être donnée, je ne veux pas m’obliger à une traduction écrite et à sa lecture, mais seulement à un rendu exact de leur contenu exposé librement. La traduction est morte et peut faire naître dans ces matières difficiles beaucoup plus de malentendus que le contenu librement résumé. Il en va en effet autrement du texte allemand qui recèle le contenu occulte dans ses sonorités. »334

         Anna Gunnarsson formule déjà ainsi très tôt des problèmes de continuation du travail de classe, tels que d’autres aussi ont pu les ressentir parmi les premiers « transmetteurs ». Même au cours des années suivantes, elle insiste pour que la direction de l’université adopte des arrangements praticables. On ignore jusqu’à présent si le comité directeur de Dornach a répondu à ses suggestions. En avril 1926, Gunnarsson écrit encore une fois, mais maintenant à Marie Steiner, et demande des instructions en raison de difficultés avec des participants à la classe habitant à une grande distance.335

         En octobre 1926 elle est informée par Marie Steiner que le comité directeur a décidé, malgré une « requête » de Harry Collison, de ne pas se dessaisir des transcriptions des leçons de classe, en tout cas pas pour leur lecture. Certes Ita Wegman avait fait des exceptions dans deux cas, pour permettre des traductions. Dans la perspective de son voyage très prochain en Suède, elle veut maintenant, dans le seul but de leur traduction et pour aucun autre usage, lui confier à elle aussi quatre des conférences pour préparer l’activité nécessaire de traduction lors des réunions à venir.336 Gunnarsson la remercie et y consent volontiers.337

334 Ibidem.
335 Gunnarsson à MSt, 30/04/1926, Archiv Nachl.
336 MSt à Gunnarsson, 27/10/1926, Archiv Nachl.
337 Gunnarsson à MSt, 01/11/1926, Archiv Nachl.

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 D’autres lettres montrent que Marie Steiner, sans doute début juin 1927, a tenu des leçons de classe à Stockholm et à Norrköping, où elle a fait la lecture et où Gunnarsson a traduit à l’aide de ses notes préparatoires.338

Se référant à une conversation à Norrköping, Gunnarsson envoie à Marie Steiner à l’automne 1927 une lettre importante, dans laquelle – à titre de « proposition » – elle esquisse les représentations qu’elle se fait de la façon de travailler d’un « Rudolf-Steiner-Bund » qui manifestement vient juste d’être fondé. On ignore encore jusqu'à présent si ce nouveau Bund a été inspiré par la tentative entreprise par Marie Steiner une bonne année auparavant d’introduire des éléments de l’ésotérisme des débuts dans ses leçons de classe (voir ci-dessus p. 107, note de bas de page 237). En tout cas, Gunnarsson prétend maintenant recourir pareillement à des éléments de cet ordre – « tirés des trois premiers degrés » – même si « puisque nous n’avons plus le guide (Leiter) », il convient maintenant de faire appel de manière renforcée au sens de la liberté et à la responsabilité personnelle des participants.339 « Mlle [Lisa ?] Svanberg est citée à cette occasion en tant que « présidente du groupe R-S ». Mais ensuite il se passe quand même encore plus d’un an avant que le travail ésotérique du nouveau cercle commence concrètement. Au vu des allusions, où Gunnarsson en rend compte, on peut déduire que lors de la première réunion du 26 novembre 1928, un anthroposophe plus jeune, Nils Nordin, a fait une assez longue allocution, et qu’ensuite la première leçon de classe de Rudolf Steiner a été lue insérée dans des formules de l'ancienne école ésotérique.340

         Un semestre plus tard, Gunnarsson rapporte que le nouveau cercle vient de tenir sa douzième réunion.341 De nouveau seulement par allusions, elle décrit à l’amie intime et vénérée, qui manifestement a communiqué ses propres intentions en ce qui concerne toute l’entreprise dans une lettre (jusqu'à présent inconnue), comment elle pense la suite de cette affaire. Il est question ici du « guide » de qui le cercle aurait reçu des instructions détaillées. S’agit-il là d’un inconnu dont l’identité et la fonction sont bien connues de Marie Steiner sur la base d’entretiens précédents ? Dans sa lettre de l’automne 1927, Gunnarsson a employé le mot « guide » à propos de Rudolf Steiner. Est-ce éventuellement fondé maintenant sur la conviction que celui-ci est aussi actif en tant que « guide » par-delà le seuil de la mort ?

338 Gunnarsson à MSt, 28/04 et 25/05/1927, Archiv Nachl.
339 Gunnarsson à MSt, 17/09/1927, Archiv Nachl.
340 Gunnarsson à MSt, 26/11/1928, Archiv Nachl.
341 Gunnarsson à MSt, 16/05/1929, Archiv Nachl.

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En tout cas, les instructions du mystérieux « guide » sont très concrètes et détaillées. Une nouvelle réunion est censée avoir lieu si Marie Steiner pouvait y venir ; pour l’été, chaque participant a reçu des tâches particulières pour l’étude de certaines conférences de Rudolf Steiner ; le « garçon », qu’on suppose être le cand. med. [candidatus medicinae] Nils Nordin déjà nommé, doit aller visiter deux endroits spécifiques du Värmland pour y mener des études de « géologie médicale occulte » (peut-être dans le sens des Cours aux jeunes médecins de 1924 ?). Finalement le « guide » réclame une « décentralisation de la chose ». « Il faut épargner Mme [Steiner] », c'est-à-dire : Il ne faut pas demander à Marie Steiner d’aller partout où ce serait nécessaire. Gunnarsson sent sa propre opinion qu’elle a déjà défendue dans le passé concernant l’avenir de l’anthroposophie confortée par cette injonction, et en tire des conclusions stratégiques : il ne s’agit pas seulement d’un nouvel ordre des choses pour la Suède, mais aussi pour d’autres pays et d’autres aires linguistiques. Que le comité directeur veuille bien y songer, peut-être pourrait-on aussi parvenir plus tard à une « réflexion dans un cercle un peu plus grand de personnalités appelées ». « L’existence de notre société dépend du maintien du travail intérieur. Il faut qu’existe un cercle qui tient toujours ensemble et ne se relâche ni ne s’épuise jamais. » – Combien de temps le travail ésotérique du « Rudolf-Steiner-Bund » s’est-il poursuivi ? Cette entreprise a-t-elle attiré de nouveaux cercles ? Nous l’ignorons jusqu'à présent. Toujours est-il qu’à l’automne 1929, les réunions ont été reprises et poursuivies au moins jusqu'en octobre 1930.342 Anna Gunnarsson donne encore suite à sa forte impulsion pour veiller au maintien et à l’intensification du travail anthroposophique depuis Dornach avec sa proposition qu’elle fait à la réunion des secrétaires généraux et des comités directeurs des sociétés de pays de confier à Albert Steffen des compétences plus étendues.343

         Il convient encore de mentionner que Gunnarsson, au vu de la surcharge de travail de Marie Steiner, fut habilitée à la pentecôte 1929 à donner lecture à Stockholm de la septième et la huitième leçon de classe dans la version de Rudolf Steiner.344

342 Gunnarsson à MSt, 04/10/1930, Archiv Nachl.
343 G.u.V., 29/11/1930, p. 109ss.; Gunnarsson e.a. au comité directeur, 15/11/1930, Archiv Goeth.
344 MSt à Gunnarsson, 24/04/1929, Archiv Nachl., avec confirmation par MSt et Steffen.

140

Sans doute obtint-elle également, peu après, l’habilitation pour lire toutes les autres transcriptions. En tout cas, par cette disposition exceptionnelle, Marie Steiner et Albert Steffen ont créé, plus d’un an avant le débat interne sur le privilège de lecture du comité directeur, un fait qui a pu intervenir de façon essentielle dans le déroulement de ce débat.

(Les sous-chapitres suivants consacrés aux premiers intermédiaires seront traduits ultérieurement en fonction des intérêts de nos recherches ou des demandes qui nous seront formulées.)


6.12 Affectations après le décès de Rudolf Steiner

Enfin, il faut signaler quelques accords spéciaux qui n'ont plus été conclus par Rudolf Steiner lui-même, mais toujours dans le sens de son mandat aux premiers « intermédiaires ». Compte tenu de la tendance du Comité de Dornach à considérer leur travail comme un arrangement provisoire marginal (voir ci-dessus p. 116), il convient de noter que dans certains cas, avant même que les transcriptions complètes du texte, qui ont commencé à être utilisées en 1929, des commissions pour transmettre les mantras ont continué à avoir lieu sans les textes des conférences d'accompagnement ou pour des réunions d’étude avec lecture des mantras et introduction dans la liberté de parole. C'est le mieux documenté jusqu'à présent pour la situation à Breslau (Silésie). Rudolf Steiner y avait donné deux heures de classe les 12 et 13 juin 1924, dont aucune transcription est conservée. Le recteur d’école Moritz Bartsch (1869-1944) travaillait déjà depuis des années avec énergie et compétence depuis Breslau pour l'expansion de l'anthroposophie.493 Une lettre de mai 1924, dans laquelle Bartsch transmet des candidatures d'admission à Rudolf Steiner, montre qu'il était considéré à Dornach comme une personne de confiance pour la première classe.494

 

490 ibid. p.351.

491 Voir note 34.

492 Meyer 1994, p. 372 et 540.

493 J. Kiersch dans Plato 2003.

494 M. Bartsch à Rudolf Steiner, 23.5.1924. Goeth Archive.

177

Marie Steiner avait appris à connaître ses qualités humaines et son engagement chaleureux pour la cause anthroposophique, en particulier pendant le cours d'agriculture à Koberwitz dans les environs, pour l'organisation duquel il avait joué un rôle décisif. Elle était restée en conversation amicale avec lui et s'était rendue à Breslau en 1926 pour y lire trois heures de classe dans les termes de Rudolf Steiner. Déjà avant, pendant la crise de Dornach en février 1926, il avait exprimé l'espoir que les lectures puissent être reprises désormais par Marie Steiner et Albert Steffen et que d'autres puissent devenir actifs plus tard, ce en quoi il ne respecte plus Ita Wegman et sa mission : « Ce serait volontiers bien quand ces heures reposent généralement jusqu'à ce que vous ou M. Steffen ayez le temps de les donner ou jusqu'à ce que des personnalités soient chargées de cette tâche par vous, si cela est possible ».495 Probablement, à l'occasion de sa visite à Wroclaw, Marie Steiner a dû convenir avec Moritz Bartsch de la manière dont le travail des membres au contenu des classes pourrait être renforcé par des répétitions sous une forme appropriée jusqu'à ce que des heures supplémentaires seraient données lors de sa prochaine visite. Dans tous les cas, le procès-verbal de la réunion du conseil d'administration de Dornach du 2 février 1927 contient la note suivante : « Accord avec M. Bartsch à Breslau traitant les heures de cours dans le sens de son entretien avec Madame Dr Steiner à Breslau et lettre du 22 novembre 1926 ».496 Quelques jours plus tard, Bartsch remercia Wachsmuth pour la confiance placée en lui et écrivit : « Je crois avoir bien compris Madame le Dr Steiner quand je répète de temps en temps les trois premières heures de classe tenues par elle à Breslau, de telle sorte qu'après un discours libre sur les sentences, celles-ci même sont lues ».497 Quelques semaines plus tard, Moritz Bartsch est soulagé d'annoncer que son projet a démarré avec succès : « Dimanche, j’ai répété la  1ère cl.. J'ai abordé la tâche avec une grande timidité, car on se sent trop imparfait et indigne de la taille de l'objet. Mais maintenant mon cœur est rempli de remerciements, car on pouvait clairement voir que les Célestes étaient avec nous ». Il voudrait maintenant aussi « répéter » la deuxième et la troisième heure.498

 

495 Bartsch à MSt, 14.2.1926. Archive Nachl. Il est frappant de constater que cette lettre est écrite à peu près à la même époque que la lettre d'Anna Gunnarsson du 21 janvier 1926, qui formule quelque chose de semblable.

496 Goeth Archive. Cette lettre n'est pas encore connue.

497 Bartsch à Wachsmuth, 5.2.1927. Goeth Archive.

498 M. Bartsch à MSt, 3.3.3.1927. Archive Nachl.

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 Il envisage d'autres répétitions - peut-être d’heures supplémentaires que Marie Steiner a tenues à Breslau pendant l'été 1927 499 - pour le début du mois d'octobre 1927.500

On peut supposer que Moritz Bartsch, comme plusieurs autres membres de confiance de l'université, a également reçu les transcriptions complètes des leçons de classe vers 1931, avec la permission de les lire à haute voix.501 En février 1933, la fille d'Adolf Arenson, Auguste Unger, a été commissionnée comme « médiatrice des heures de classe pour Stuttgart » à la place de son père malade.502 Ceci caractérise la situation dans laquelle se trouvait le Comité de Dornach au début des années trente, lorsque l'expansion du cercle des « lecteurs » ne pouvait plus être évitée (voir annexe 29).

 

Comme Moritz Bartsch, Martin Münch semble avoir déjà été chargé de donner des heures de classe en 1927, à nouveau par l'intermédiaire de Marie Steiner, et d’ailleurs pour Lübeck.503 La question de savoir si Münch travaillait de la même manière à Berlin, où il vivait, n'a pu être déterminée jusqu'à présent. Bernard Crompton-Smith avait déjà été autorisé à transmettre les mantras de classe en Nouvelle-Zélande.504

 

499 M. Bartsch à MSt, 16. 7.7.1927. Archive Nachl.

500 M. Bartsch à MSt, 15.9.1927. Archive Nachl.

501 Le procès-verbal de la réunion du conseil d'administration de Dornach du 17 mai 1930 note : "Avis d'une lettre des membres silésiens concernant le travail de classe de M. Bartsch. Il s'agissait probablement d'une lettre similaire à celle des membres de Stuttgart dans le cas d'Adolf Arenson, arrivé à Dornach deux mois plus tôt, avec la demande de permettre au médiateur éprouvé des mantras de lire également les textes complets.

502 MSt, Steffen, Wachsmuth à Unger 27.2. 1933. Archive Nachl.

503 Dans le procès-verbal de la réunion du conseil d'administration de Dornach du 12.10.1927, il est dit : "Accord selon lequel M. Münch à Lübeck (branche Molwo) travaille avec les membres du groupe dans le sens discuté avec le Mme Dr Steiner". Goeth Archive.

504 Procès-verbal de la réunion du Conseil d'administration du 22. 12. 1926. Goeth Archive. Les transcriptions des cours n'y sont arrivées qu'à la fin de 1952 (Edna Burbury et Ruth Nelson à Steffen et au tableau, 15.9. 1952. Archiv Goeth.) et ont ensuite été lues par Edna Burbury et Ruth Nelson (I. van Florenstein Mulder à J. Kiersch, 28.10.2004).

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Comme nous l'avons vu, Rudolf Steiner avait autorisé en 1924 plusieurs secrétaires généraux de sociétés anthroposophiques de pays pour transmettre les mantras de classe : Harry Collison, Henry Monges, Johannes Leino, en 1925 aussi Willem Zeylmans. Il est bien concevable que la même tâche - peut-être à côté d'autres - ait été confiée au Secrétaire général danois : Johannes Hohlenberg (1881-1960), homme mondial, écrivain et conférencier d'une intelligence d'exception, éditeur de deux revues anthroposophiques, représentant engagé de l'idée de tri-articulation sociale en Scandinavie, qui, en raison de sa mentalité libérale et de sa résistance sans compromis contre le fascisme allemand, s'opposa à Marie Steiner et Albert Steffen et prit sa retraite de son poste de secrétaire général en 1931.505 Peu après la mort de Rudolf Steiner, Hohlenberg recommande M. Knut Möller en tant que personne de confiance pour l’Université au Danemark et écrit : « J’aimerais tout particulièrement pouvoir l'inclure dans le petit groupe que nous formons maintenant ».506 Il n'a pas encore été possible de déterminer si le groupe de travail de l’Université, voulu par Johannes Hohlenberg, sur lequel cette phrase indique, a vu le jour. En tout cas, il semble tout à fait possible qu'un tel cercle ait également vu le jour au Danemark sur ordre direct de Rudolf Steiner.

Au cours de l'été 1935, Esper Eising (1876-1951), successeur de Hohlenberg en tant que secrétaire général, a été chargé d'organiser des heures de classe au Danemark.507

 

505 T. Christensen dans Plato 2003. En juin 1934, dans une remarquable lettre à Albert Steffen, Hohlenberg demandait si la circulaire "Zur Orientierung" (mai 1933) diffusée par Hermann Poppelbaum et Martin Münch, qui cherchait à prouver la compatibilité des idées de Steiner avec le national-socialisme dans l'intérêt de l'existence continue des institutions anthroposophiques en Allemagne, avait été rédigée en accord avec le conseil de Dornach (Hohlenberg an Steffen, 19).6. et 7.10.1934, Goeth Archive. Sur la stratégie de défense de Poppelbaum contre le régime national-socialiste, voir Werner 1999. Steffen n'en a pas parlé. A l'occasion de l'interdiction de la Société anthroposophique en Allemagne, Marie Steiner a révoqué le droit de Hohlenberg d'imprimer les conférences de Rudolf Steiner dans la revue "Vidar".

506 Hohlenberg au Conseil d'administration. 24 avril 1925. Goeth Archive.

507 Steffen, MSt, Wachsmuth à Eising, 29. 6. 6. 1935. Archive Nachl. Sur Esper Eising, voir M. Eising dans Plato 2003.

508 Eising à MSt, 19. 4.1938. Archive Nachl.

180

 Il reçoit aussitôt les transcriptions des premières conférences, plus tard les supplémentaires, et a lu toutes les dix-neuf heures jusqu'en 1938.508 Interrogée sur la participation à ses heures de membres qu'il ne connaissait pas personnellement, Marie Steiner répond : «  Il est d'usage pour les membres de la classe d'avoir accès aux heures de classe dans une ville étrangère sur la base de leurs cartes bleues et rouges. A Dornach, ils ont le droit de le faire s'ils présentent les deux cartes, et il y en a maintenant beaucoup que nous ne connaissons pas personnellement qui ont été admis sur recommandation d'une personne de confiance : - Malheureusement, des cas difficiles sont inévitables ».509

 

On ne sait pas encore si la première heure de classe d'Ita Wegman tenue à Paris y avait trouvé déjà une suite régulière avant la Seconde Guerre mondiale. Simonne Rihouët-Coroze, présidente et secrétaire générale depuis 1931de la Société de pays française nouvellement fondée par le Comité de Dornach, écrit dans une lettre à ses membres à l'été 1952 que les réunions de classe à Paris, qui avaient été interrompues au début de la guerre, seraient maintenant poursuivies à intervalles réguliers à partir de l'automne.510 Il est possible qu'elle y ait déjà tenu des heures de classe dans les années 1930, alors que d'autres personnes de Dornach étaient également autorisées à le faire. En tout cas, elle l'a fait à partir de 1952.

Même avant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu plusieurs autres nominations de responsable de classe en Finlande et en Estonie. Pour le groupe de langue suédoise en Finlande, Olga von Freymann a été commissionnée, qui à l'été 1931 avait organisé une première réunion pour les membres de classe à Helsinki (Helsingfors) avec la participation de Marie Steiner.511 Peu après cette réunion, elle est mentionnée comme responsable de classe aux côtés de Johannes Leino et a reçu les transcriptions des cours de classe pour la lecture à haute voix au printemps 1933.512.

 

509 MSt à Eising, 27.4./11.5.5.1938. Archive Nachl.

510 "Les réunions de la >Classe> avaient cessé à Paris au moment de la Guerre. Elles pourront, à partir de l'automne prochain, recommencer à des intervalles réguliers" (Société Anthroposophique - Section française. No. 6, Juin 1952). Voir aussi S. Rihouët-Coroze : L'Anthroposophie en France. Chronique de trois quarts de siècle 1902 - 1976. Paris : Éditions du Centre Triades, 1978, p. 431 Sur Rihouët-Coroze voir Gudrun et Jean Cron dans Plato 2003.

511 0. von Freymann à MSt, 27.5. et 22.7.1931. Archive Nachl.

512 MSt à Freymann et Leino, 2.2.2.1933. Archive Nachl. Wachsmuth à Steffen et MSt, 27.4.1933. Goeth Archive.

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En Estonie, en 1928 au plus tard, Otto Sepp (1884-1932)était homme de confiance de l'Université, secrétaire général de la société nationale estonienne fondée en 1924 et rédacteur en chef de la revue  « Antroposoofia ».513 Avec la permission de Marie Steiner, il a tenu des réunions des membres de la classe depuis 1930 au cours desquelles les mantras des cinq premières heures seront « travaillés à plusieurs reprises », c'est-à-dire probablement encore sans lire les textes.514 Peu de mois avant sa mort, il a traduit toutes les heures de classe de Rudolf Steiner en estonien. Sa femme demande alors à Marie Steiner « si les élèves de la classe sont autorisés à travailler sur les mantras en petits groupes.... ou si nous devrions seulement travailler dans le groupe officiel de la classe générale et individuellement ».515

A l'automne 1932, Otto Sepp, avec la permission de Marie Steiner, remit pour soucis de maladie, la direction du travail de classe à Reval (Tallinn) au jeune Valentin Tomberg (1900-1973).516 Il avait participé à la conférence de la classe à Helsinki (Helsingfors) à l'été 1931.517 Avant même qu'il ait fait campagne pour un congrès de la classe pour les membres russophones de l'université au Goetheanum, qui s'y déroula en août 1931. Marie Steiner aurait manifestement tenu des heures en russe à cette occasion.516

Dans les deux années qui suivirent, Tomberg poursuivit le travail ésotérique commencé par Otto Sepp avec un petit groupe d'une vingtaine de membres à la satisfaction de tous. Il se sent comme un étudiant dévoué de Rudolf Steiner et ouvre le contenu des heures de classe à son public avec engagement et chaleur.

 

513 U. Trapp-Geromont dans Plato 2003. le 25.10.1928 Sepp demande à MSt s'il doit envoyer une liste d'aspirants à la classe à Dornach. Le 8.11.1928, il lui a envoyé une telle liste et lui a recommandé des admissions. Archive Nachl.

514 Sepp à MSt, 1.11.1930. Archive Nachl.

515 Zinaida Sepp à MSt, 6.9.1932. Archive Nachl.

516 M. Hörschelmann à E. Vreede, 5.11.1936. Goeth Archive. Voir Heckmann 2001, p. 512 ; pour Tomberg voir J. Darvas dans Plato 2003, détaillé Heckmann 2001, où de nombreux documents sur les déclarations suivantes sur les événements en Estonie sont également disponibles.

517 Dans une lettre enthousiaste, il remercie Marie Steiner pour les impressions reçues (Tomberg à MSt, 12 juillet 1931, Goeth Archive.). Voir aussi Heckmann 2001, p. 96 et suivantes.

518 Heckmann 2001, p. 97 et suivantes.

182

 Marie Steiner apprécie ses capacités importantes et place volontiers aussi maints espoirs sur lui. Mais bientôt elle se détourne de lui, déçue. Tomberg, pour sa part, renonce à partir du 21 janvier 1934 à tenir des heures de classe 519 après l'Assemblée générale de Dornach en mars, il démissionna de son poste de Secrétaire général. Un an plus tard, il a demandé à Elisabeth Vreede de devenir membre individuel des « Groupes anthroposophiques unifiés ».520

 

Le conflit sous-jacent ne peut être discuté en détail ici. Dans son cours, cependant, certaines déclarations semblent montrer symptomatiquement comment, à l’intérieur de peu d’années après la mort de Rudolf Steiner, des représentations sur la manière de travailler de l’Université libre de Science de l'Esprit commencent à se répandre, que son fondateur n'a jamais représentées. L'émergence de telles représentations dans le milieu historique contemporain des années trente du XXe siècle est un problème historiographique non résolu jusqu'à présent. Ici, l'attention devrait seulement être attirée sur la façon dont elle se manifeste dans les déclarations symptomatiques et exerce un effet, et non sur la façon dont elle pourrait être résolue.

Comme nous l'avons vu, Rudolf Steiner s'est efforcé à plusieurs reprises de construire l'université à partir des besoins des membres « d'en bas » et de promouvoir la coopération du Centre de Dornach avec la « périphérie » dans le sens d'une « relation contractuelle spirituelle libre ». Maintenant, en avril 1924, alors que l'université était encore en construction, il a dit que le travail ésotérique des divers cercles spéciaux qui existaient jusqu'alors avait « évidemment » à confluer dans le travail de l'université. Ceci serait « le fondement/rez de chaussée ésotérique et la source de toute activité ésotérique au sein du mouvement anthroposophique », et quiconque voudrait fonder « une quelque chose ésotérique » aurait à « s'accorder » avec le comité au Goetheanum, ou devrait poursuivre sa chose pleinement séparée de l'université et sans sa reconnaissance.521 Une remarque ultérieure vise dans une direction semblable, qui lie l'obligation de « représentation » du membre de l'université à la nécessité de « rechercher » le « pendant » avec la direction de l'université pour tout ce que l'on « fait ou veut faire » pour l'anthroposophie.522

 

519 Elena Tomberg à MSt, 8.8.1934. Heckmann 2001, p.177.

520 Tomberg à Vreede, 5 juillet 1935. Goeth Archive.

521 18.4.1924, GA 270/1, p.149f.

522 28.6.6.1924, GA 270/2, P.116.

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Rudolf Steiner ne parle nulle part du droit de la direction de l'université d'émettre des directives ou toute autre forme de contrôle de la pensée.523

L'initiative de Willem Zeylmans de relancer l'idée de « l’association scolaire mondiale » (1926), le Congrès mondial de Londres (1928) et du « Camp de Stakenberg » en Hollande (1930), l’inattendu premier grand événement jeunesse couronné de succès du mouvement anthroposophique, avait déjà suscité beaucoup d'inquiétude, de suspicion et de méfiance au Centre de Dornach.524 La préservation pure du patrimoine de Rudolf Steiner était-elle encore garantie lorsque des forces de jeunesse immatures et peu éclairées, peut-être séduites par l'ambition personnelle et la passion immature, cherchaient à jouer au premier plan ?

Lorsque Valentin Tomberg envoya les premières livraisons de ses "Observations anthroposophiques sur l'Ancien Testament" en novembre 1933 dans ce contexte d'humeur, il se sentait entièrement dévoué comme élève de Rudolf Steiner et collaborateur loyal à la grande tâche de la poursuite de l’évolution contemporaine de l'anthroposophie. Il avait une relation de confiance personnelle avec Marie Steiner, ce qui l'a amené à lui offrir sa coopération directement à Dornach. Avec le plus grand étonnement, il apprend maintenant que ses « réflexions » se heurtent à une résistance décisive au « centre ». Sa critique silencieuse de l'attitude rétrospective et "archivistique" et sa pensée que même après la mort de Rudolf Steiner, une authentique recherche spirituelle suprasensible serait possible et nécessaire éveille massivement la suspicion de revendications massivement exagérées. Roman Boos, éminent spécialiste des sciences sociales et juriste, étroitement associé à Marie Steiner, affirme dans la feuille d’informations avec la netteté habituelle que le mouvement anthroposophique n'a pas besoin de nouveaux initiés.525

 

523 La générosité avec laquelle Rudolf Steiner procéda face aux liens spirituels et aux inclinations non anthroposophiques des membres de la classe malgré son exigence de loyauté envers l'administration de Dornach est particulièrement évidente dans ses commentaires sur la compatibilité de l'appartenance à l’ Université avec l'appartenance à certains ordres de franc-maçon, comme c'était devenu un problème dans le cas de Harry Collison (Conférence du 2 septembre 1923 à Londres, GA 259 ; voir Villeneuve 2004, p. 1162 et p. 1215 et s.). Il en va de même pour sa fréquentation du religieux d’ordre catholique Giuseppe Trinchero, qui, après avoir rejoint la Société anthroposophique à Dornach en 1924, était considéré comme un "homme de confiance" (note dans le registre des membres au Goetheanum) et à qui il a encore confié un mantra personnel en septembre 1924 (GA 268, p.104 ss.).

524 Détails dans EZ III et chez Haid 2001.

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 A cela intervient l'accusation d' « occultisme mystique-érotique » déclenché par le second mariage de Tomberg.526 En résumé, Marie Steiner explique son éloignement de Tomberg plus tard avec les mots qu'il « s'est fait connaître dans des publications auxquelles il donne le nom de <Réflexions anthroposophiques>, se signale comme celui qui est le porteur du courant vivant sans lequel l'anthroposophie devrait s'assécher. Il parle donc du bien de sagesse donné par le Dr Steiner, sur laquelle il est d’ailleurs basé, à qui il doit tout comme l'air que l'on respire, un effet vivant et le revendique pour ce qu'il croit maintenant donner de sources ésotériques directes. Il a, par cette façon de procéder, mis un terme à son appartenance à la classe.527

 

Tomberg se retire maintenant complètement vers un groupe de travail privé. Mais l'affaire n'est pas terminée avec cela. Vers Pâques 1936, alors que Tomberg avait déjà rejoint les « groupes anthroposophiques unifiés » par Elisabeth Vreede, Marie Steiner autorisa Mme Linda Kasemets à diriger les travaux de l’université en Estonie, à condition que les membres qui continuent à travailler avec Tomberg soient exclus des heures communes. Cela concerne dix personnes, soit environ la moitié des participants jusque là. L'une d'entre elles, Maja Hörschelmann, écrit à Elisabeth Vreede que Marie Steiner avait répondu aux lettres de Zinaida Sepp et Regina von Dumpff à cet égard ; les membres concernés pouvaient continuer à participer aux heures de cours à Dornach et ailleurs, mais pas à Reval. « M. Tomberg a son propre ésotérisme, et ceux qui continuent à travailler avec lui peuvent facilement incorporer cet ésotérisme dans leur travail de cercle ». Un « extrait des règles pour les membres de la classe » joint prescrit : « L'élève de la classe serait obligé à l’obéissance à la direction supérieure de la classe et n’aurait la permission de rien publier sans d'abord avoir consulté la direction de la classe. S'il le fait, c'est-à-dire qu'il laisse paraître ou diffuser des essais ou des œuvres anthroposophiques sans autorisation, ainsi il conduit son propre ésotérisme et s'exclut ainsi de la classe ; il en va de même pour ceux qui soutiennent ces travaux».528


 525 Nbl. 7.1.1934, p.2.

526 MSt 1981, p.325.

527 MSt à R. v. Dumpff, 25. 3.1936. MSt 1981, p.322.

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Les formulations originales de Marie Steiner dans sa lettre à Regina von Dumpff sont beaucoup plus douces.529 Mais le fait est indéniable que dix membres engagés de l’Université ont été exclus du travail de classe continu local par Marie Steiner respectivement par le Comité des trois responsable depuis 1934 à Dornach en raison de leur participation à un cercle de travail anthroposophique avec - comme sera prétendu - des opinions déviantes. Qu'est-ce qui a poussé Marie Steiner à prendre une telle mesure ? Qu'est-ce qui pousse une personne honnête et bienveillante comme Maja Hörschelmann, qui argumente objectivement, à considérer les paroles de Rudolf Steiner, auxquelles on se réfère à ce propos, comme une exigence d'« obéissance » envers la « direction supérieure de la classe » et à croire que les membres de l’Université libre » auraient besoin de la « permission » de cette direction pour la publication de leurs écrits, une note d'imprimatur, comme cela pouvait encore être exigé à l'époque dans le domaine de domination de l'église officielle romaine ? Les valeurs et les attitudes morales sous-jacentes ont causé de graves dommages au mouvement anthroposophique pendant une bonne partie de l'après-guerre. Leur genèse et leurs effets nécessitent d'urgence une analyse plus précise. En tout cas, il est indéniable que la loyauté à la direction de l'université, déjà réclamée par Rudolf Steiner lors du  Congrès de Noël 1923 et dans les heures de classe, au sens d'un « contrat spirituel libre », a été ici interprétée comme un rapport d'instruction et de dépendance absolument autoritaire, qui est perçu à juste titre par les personnes concernées comme étant plus menaçant que le libellé ne le semble. En 1933, l'Université libre a commencé à retomber dans des formes sociales dépassées, dont elle ne s'est libérée qu'à partir de la seconde moitié du XXe siècle, après de longs détours.530

Les controverses actuelles concernant la personne et le sort de Tomberg ne sont pas à soulever dans le contexte de cette présentation.

 

528 M. Hörschelmann à Vreede, 5 novembre 1936. Goeth Archive. Voir Heckmann 2001, p. 517.

529 Voir MSt 1981, p.321 et suivantes. Aussi Heckmann 2001, p. 233s.

530 Pour une situation comparable à Prague, voir les remarques de Ludwig Polzer, Annexe 34, p.331.

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Cependant, à partir de la sphère d'activité de Tomberg au début des années 1930, un énoncé serait cependant communiqué, qui laisse sentir une étrange proximité avec des pensées tardives d'Ita Wegman. En 1938, peu de temps avant le début de la Seconde Guerre mondiale, Valerian Schmaeling, professeur de mathématiques dans la petite ville lettone de Jaunlatgale près de la frontière russo-soviétique, écrivit à Elisabeth Vreede au sujet des objectifs des « Groupes anthroposophiques unis » auxquels il se sent lié : « Dans les 14 14, resp. 13 années après que l’activité d’enseignement de R. Steiner sur terre a cessé, maintes autres choses plus fines ont probablement aussi changées ; et j'ai le sentiment que si le développement/l’évolution ultérieure, la construction ultérieure de la science de l’esprit était abordé aujourd'hui, il faudrait aussi commencer différemment, pour ainsi dire, à partir d'une autre fin. Maintes choses ésotériques seraient à traduire encore plus en concepts et formes de vie exotériques (....), le chemin d’exercice de plus en plus de l'individuel-secret au moralement- manifesté socialement à découvrir en se transformant. Bref : un ré-ouvrir de la porte longtemps fermée de l'anthroposophie vivante apporterait avec soi une métamorphose, un renouvellement des impulsions et aussi des formes ». En tâtonnant, en laissant des formulations ouvertes, l'homme modeste cherche à exprimer ce qui l'incite lui et le « cercle de renouveau » ou « de résurrection » réuni autour de son ami Jablokov à Riga, à vouloir renouveler « l'ésotérisme michaelique fondé par R. Steiner dans l'esprit des années 1930, c'est-à-dire dans la douce lumière de l’entité nathanéenne de Jésus ».531 Ce qu'il cherche sera simultanément ambitionné par Ita Wegman en référence au renouveau de la première classe. Nous devons enfin nous tourner vers son destin particulier de connaissance.


531 V. Schmaeling à E. Vreede, 5 janvier 1938. Goeth Archive. Le groupe de discussion mentionné ci-dessus était initialement appelé "Sonntagskreis" (NDT : « cercle du dimanche »). Le mot russe pour "dimanche", "voskressenje" signifie aussi "Résurrection" (Schmaeling an Vreede, oct./nov. 1937, Goeth. Archive).

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