LIBERTE- EGALITE – FRATERNITE

Savez-vous lequel de ces trois idéaux de la Révolution française fait partie de la vie économique ?
Ce n’est pas la liberté, parce que la liberté fait partie de la vie de l'esprit. Chacun devrait être libre de penser et de choisir sa formation, sa religion et sa vie culturelle.
Ce n’est pas non plus l’égalité car nous devrions être tous égaux en droits dans l'être nsemble ; les Etats devraient organiser leur système juridique de telle façon que tout homme ait le même droit à être protégé des agressions et les mêmes possibilités d’évolution, qu’il soit noir, blanc, femme, homme, pauvre ou riche.
Celui qui fait partie de la vie économique, c’est l’idéal de fraternite !
Dans la vie économique, il devrait être question de la satisfaction des besoins de nos semblables ; autrement dit, l’idéal consiste à se préoccuper fraternellement les uns des autres. Que les besoins sont aussi a comprendre et a satisfaire aujourd’hui dans la sphère psychique et culturelle de nos semblables, voilà qui devrait devenir notre toujours plus grande affaire à tous.
L’incompréhension générale des trois idéaux liberte (dans la formation, la culture, la religion), egalite (en droit, protégée par l’Etat) et fraternite (dans la vie économique) nous a jetés dans les pires difficultés lorsque a émergé l’économie mondiale industrielle, associée au nationalisme croissant des Etats particuliers. C’est à cette incompréhension qu’il convient d’attribuer la vraie raison des guerres mondiales ainsi que des crises et catastrophes actuelles. Au cours du livre, nous reviendrons sur cette question.

Comprendre consciemment la division du travail

« C’est la croissance qui crée les emplois ! » Qu’ils soient de droite ou de gauche, les hommes politiques essaient de se mettre le peuple dans la poche avec cette vague promesse. Mais ce slogan jubilatoire cache la plupart du temps les derniers soubresauts de notre système économique en cours de décomposition. Pourquoi, par exemple, faudrait-il menacer nos ultimes petites boutiques en construisant encore plus de centres commerciaux, de maisons secondaires, de routes etc. sur ce qui nous reste de campagne ? Ces emplois amèneront-ils vraiment quelque chose de positif ? En réalité, on ne se soucie pas d’hommes, ici, mais de profit à court terme. Cette formule, Nous finissons toujours plus de saper les fondements écologiques, culturels et démocratiques de notre culture avec cela.
De plus, le développement de projets écologiques, sociaux ou culturels pourrait créer des emplois qui auraient des répercussions positives sur l’homme et la nature.
Dans l’ensemble des processus économiques rationalisés que nous connaissons aujourd’hui, nous sommes de plus en plus confrontés à une division du travail qui a permis d’énormes économies de temps. Mais dans quelle mesure nous plaçons-nous avec conscience dans cette division du travail ?
Dans ce monde du travail parcellisé qui est le nôtre, nous travaillons presque exclusivement pour nos semblables. Le boulanger fait du pain pour ses semblables, le chauffeur de bus amène ses semblables à l’endroit qu’ils désirent, l’ouvrier d’usine, où qu’il travaille dans le monde, est un de ceux qui construisent une nouvelle machine pour nous, le transporteur organise les mouvements de marchandises pour nous, les thérapeutes et les médecins nous aident dans nos problèmes de santé, les musiciens et les écrivains peuvent nous ouvrir de nouveaux mondes etc.
Dans tout cela, comment se tient notre motivation au travail ? Quel est notre moteur au travail ? Intérieurement, travaillons-nous aussi pour nos semblables ? Ou bien seulement pour l’argent et le statut ? On peut constater que les gens qui travaillent dans le domaine social trouvent plus souvent leur motivation au travail dans leurs semblables que ceux qui ne travaillent que dans l’économiquement abstrait, sans contact direct avec leurs semblables.
Naturellement, nous avons besoin d’argent pour vivre, mais en faisons-nous un usage conscient et avec reconnaissance envers les gens qui satisfont nos désirs les plus variés ?
Aujourd’hui, dans la vie économique globale, il est nécessaire d’élargir notre conscience si nous voulons être vraiment « fraternels ». Si nous élargissions notre conscience vis-à-vis de nos fournisseurs et de nos prestataires de service dans le monde entier, nous serions plus équitables dans nos paiements et ne voudrions pas vivre seulement bon marché à leurs dépens. Cette idée n’a pas qu’une signification morale, elle repose sur une conception saine de l’économie.
Indépendant ou employé, chacun devrait s’interroger sur sa motivation au travail. Mon expérience personnelle m’a montré qu’il y avait des différences profondes entre ces deux statuts. En tant qu’indépendant, j’ai de toutes autres possibilités de me poser comme créatif au travail. Je peux décider où, comment et pour qui je vais faire usage de ma force de travail. Malheureusement, les restrictions bureaucratiques finissent par rattraper aussi les professions indépendantes. C’est ainsi que, chez les médecins, les directives, les contraintes de documentation et les contrôles ont augmenté à tel point que l’on ne peut plus parler aujourd’hui d’une existence professionnelle indépendante.
En tant qu’employé, je me sens beaucoup plus à l’étroit dans mes fonctions. Un engagement sincère peut vite être contrecarré par les actionnaires, le chef, le syndicat, le décompte des heures de travail, le salaire, le règlement etc. Dans ces conditions, il est beaucoup plus difficile de développer sa créativité. Au travail, on calcule plus par unités de temps que par rapport au résultat même s’il est tout à fait irréaliste de vouloir acheter une heure d’un être humain. Cette belle table, par exemple, j'aimerais l’acheter à un menuisier à un prix convenu et pas seulement un nombre d’heures quelconques. La bureaucratisation croissante de nos processus de travail ne fait qu’aggraver encore la perte de réalité.

Pourquoi, par exemple, les indépendants, qui sont encore libres, sont-ils moins souvent malades ? Cela ne tient pas seulement au fait que l’indépendant se remet plus vite au travail malgré la maladie alors que l’employé se ferait plus facilement « porter pâle ». Non, cela tient au fait qu’un indépendant, qui est encore libre, peut se relier au monde de façon beaucoup plus créative et consciente ; ce qui veut dire qu’il peut créer plus de forces d’une vie qu’il vit pleinement.
Dans le monde centralisé d’aujourd’hui, il n’y a plus guère d’indépendants. Il y a encore 150 ans, les entrepreneurs indépendants étaient les plus nombreux : les paysans, les artisans, les marchands, les médecins etc. Le travail de leur entreprise était créatif pour leur subsistance et pour leurs semblables. Ces forces sociales indépendantes ont, hélas, été sacrifiées à ce système centralisé d’emplois géré par la finance.
Mais nous pouvons regagner de la créativité au travail si, en plus du développement généralisé de la culture, nous encourageons dans la vie professionnelle le travail indépendant libre, voire le « coentreprenariat » ! Le statut d’employé bureaucratisé et contrôlé devrait être dépassé. (cf. aussi le chapitre « Transformation des entreprises de production et de services »).

Polarité entre producteurs et prestataires de services

La compréhension des contextes économiques réels est aujourd’hui très peu développée dans la formation, notamment chez les économistes. Qui, par exemple, connaît la différence entre producteurs et prestataires de services ? Et pourtant, cette compréhension peut nous offrir un point de vue réaliste sur  nos relations économiques nébuleuses et ruineuses.
Quelle est donc la différence entre les producteurs agriculteurs, artisans, machinistes etc. d’une part, et les prestataires médecins, enseignants, gestionnaires, travailleurs sociaux etc. d’autre part ? De prime abord, nous savons cela, naturellement : les producteurs subviennent à nos besoins matériels tandis que les prestataires de services subviennent à nos besoins idéels au sens le plus large du terme.
Mais comment ces deux secteurs d’activité différents s'introduisent-ils dans la chaine de production de valeurs économiques ?
Pour les producteurs, cela paraît facilement compréhensible : par leur travail, des matériaux sont produits et élaborés à différents stades jusqu’à ce que nous puissions les utiliser. C’est ainsi que tous nous recevons nos moyens de subsistances, nos maisons, nos voitures etc.
Chez les prestataires de services, cela devient déjà un peu plus difficile. Que fournit, par exemple, un conseiller de production ? Il ne fabrique rien lui-même. Mais, s’il est bon, il aidera à rationaliser la production. Il aide les producteurs à économiser du temps de travail, de la matière etc.
Et un médecin ou un thérapeute, que produit-il ? S’il est bon, il diminuera les jours de maladie, aussi ceux des producteurs. il économise les manques par maladie.
Des libraires, des personnels de nettoyage, des acheteurs etc. pourront faciliter la tâche des travailleurs. Ils épargnerons du travail aux producteurs.
Par ces activités « économisatrices de travail » des prestataires de services, la part des producteurs travaillant diminue de plus en plus au fil du temps. Et pourtant, nous continuerions à être dépendants des travailleurs produisants pour nos besoins extérieurs.

Cela se complique au fur et à mesure que l’on s’éloigne des travailleurs qui sont directement à la production. Qu’en est-il par exemple des enseignants, des travailleurs sociaux, des artistes, prêtres etc. ? Eux aussi devraient, au moins indirectement, alléger ou économiser le travail des producteurs. Les enseignants entreprennent la formation des enfants, de sorte qu’il y ait à l’avenir des travailleurs intelligents, mais aussi des prestataires de services intelligents qui, à leur tour, feront épargnent du temps aux travailleurs. Il en va de même pour les gens qui travaillent pour les soins, qui par ex.  déchargeront les travailleurs de la prise en charge des anciens. Les artistes, quand ils sont bons, élèvent le niveau générale de la culture; et aident par là tout le monde à travailler mieux ou avec plus de motivation.
Et nos administrations d'Etat ? Epargnent-elles du travail aux concitoyens par une bonne organisation ? Motivent-elles, elles aussi, les concitoyens à un travail plus sensé ou meilleur ?
Cette armée qui ne cesse d’enfler de prestataires de services est-elle encore consciente seulement qu'elle a la tâche de faciliter directement ou indirectement les processus de production, c’est-à-dire à soutenir les producteurs ? Sait-elle absolument encore qui a fournit en nourriture et tous les autres biens physiques ?
Toutefois cette connaissance fondamentale manque aujourd'hui à la plupart des êtres humains. Comment cela peut-il être sinon alors que nous perdons de notre conscience les plus importants de nos producteurs, à savoir les agriculteurs ? A ce point que, pour survivre eux-mêmes, ils n’ont pas d’autre issue que d’exploiter leurs sols, leurs paysages — et eux-mêmes ! — jusqu’à plus possible, jusqu’au point où ils sont forcés d’abandonner en masse leur exploitation. L’indifférence vis-à-vis des producteurs paysans s’affiche au quotidien dans les supermarchés, dans cet irrépressible besoin d’alimentation bon marché.
Ce sont des situations qui se jouent devant notre porte. Mais encore beaucoup plus grave sont les situations qui se jouent pour nos fournisseurs des pays du Sud. Nos comportements de consommateurs ignorants les vouent rapidement à la désertification et à la mort!
En même temps, on voit se construire des branches de prestation de services qui n’ont plus rien à voir avec l’amélioration de nos conditions de vie. Par exemple, quel type de services rendent les prestataires de services financiers et les spéculateurs ? (cf. sur ce point la deuxième partie).
Nous avons formellement perdu « le sol sous nos pieds » à penser que nos prestations de services et notre argent pourraient nous nourrir. La bureaucratisation croissante de l’ensemble de nos conditions de vie ne fait qu’aggraver encore cette perte de réalité.

 Chaque individu peut se demander d’un côté s’il produit des choses bonnes et utiles ou de l'autre côté, s'il stimule et facilite l’ensemble des processus de production et de vie par ses prestations de services ou travail spirituel.